Foot Critics

Le clairon résonne une nouvelle fois. Signal pour la foule rassemblée au terme d’une journée de grève qu’elle peut s’en aller remuer le passé avec Lioubov, Trofimov et tous les autres autour de leur Cerisaie. Au dernier coup de clairon, alors que les derniers spectateurs pressent le pas pour assister à la représentation, Vincent Duluc nous rejoint à l’étage du Théâtre de l’Odéon : « Je suis en retard… On dirait un joueur ! » Derrière lui, ne reste que deux statues, Corneille à gauche et Racine à droite. Une dizaine de jours avant d’honorer un autre haut-lieu du théâtre, à Avignon, le temps d’une scène de clash avec Jean-Michel Aulas, on lui a donné rendez-vous là, un peu par hasard et pas mécontents de cette improvisation de dernière minute, pour parler d’histoires d’écriture et du style qui va avec, une des idées à l’origine de la série d’entretien Foot Critics : « Le style, je suis mal placé pour en parler. D’ailleurs, quand on se met à vous en parler, ça vous fait vieillir d’un coup ! » Il en sera pourtant question au cours des deux heures qui suivront. Que ce soit dans les pages d’un journal à qui il arrive d’alimenter la critique acide – la nôtre parmi tant d’autres – ou dans la presse régionale, là où ses tout premiers papiers furent troussés. A l’ombre aussi d’un club, l’OL, dont il a accompagné l’irrésistible ascension, et de certains de ses acteurs qu’il a ensuite suivis jusqu’en Equipe de France. Deux heures à faire défiler sur scène une bonne partie de l’histoire du foot français de ces vingt dernières années, c’est bien ce qu’il fallait pour qu’on comprenne pourquoi « les journalistes doivent traiter aujourd’hui le foot comme des critiques de théâtre. »

Si on est quelques-uns à s’interroger sur ce qui a pu permettre à Pierre Ménès de monter si haut dans le monde des médias, ce n’est certainement pas la lecture de son dernier livre, Carton rouge pour les Bleus, qui va nous apporter des réponses satisfaisantes. Dans un livre d’à peine 200 pages, écrit gros avec de jolis espaces, Ménès se propose de revenir sur le fiasco des Bleus lors de la dernière Coupe du Monde. Dès la quatrième de couverture, lui et son éditeur, dans un élan de modestie et de lucidité assez étonnants de leur part, préviennent le lecteur que ce livre est «  à lire très vite avant - ouf ! - de tourner la page ». Après expérience, même ( très, très ) vite lu, ça reste du temps perdu.

Douze ans que le foot est devenu une affaire sérieuse en France. Et presque autant de temps que les Cahiers du football le tournent en dérision. Cette présence ancienne, qui dure en dépit des sales coups (fin du magazine, procès perdu contre Balbir en appel, fragilité économique…), confère aux Cahiers une place à part dans le paysage médiatique. Celle d’une expérience qui a ouvert la voie à toute une flopée de sites qui ont pu reprendre leur ton décalé pour parler foot comme ils l’entendaient. Un espace critique sans concession à l’égard de la presse sportive en général. Une aventure éditoriale qui s’est aussi retrouvée en première ligne avec So Foot pour incarner dans les médias plus traditionnels cette façon alternative de traiter le foot en France. Un rôle à jouer parmi ceux qu’on a repéré comme les Foot Critics, ces chroniqueurs d’un nouveau genre, parfois en marge, qui se sont mis à écrire comme personne sur le foot. Fin juillet, lorsque le rendez-vous est pris avec Jérôme Latta, membre fondateur et rédacteur en chef des Cahiers, on sait qu’il sera aussi question de l’air du temps, de cette ambiance fin du monde qui accompagne l’après-Knysna. Après le café-clopes qu’on prend plaisir à faire durer au-delà de la bonne heure d’échanges, mauvaise nouvelle : douze ans après l’An 0 du foot français, rien n’aurait vraiment changé. Les frustrations de lecteurs de presse sportive qui animaient les Cahiers à leur fondation sont plus que jamais présentes. Bonne nouvelle : tout reste à faire.

Ceux qui n’aiment pas le football pratiquent en général l’ignorance. Ceux qui le détestent préfèrent encore le dire haut et fort. C’est ce qu’a fait Charlie le temps d’un hors-série sur le foot. Ou plutôt contre le foot. Dans Ni dieu, ni foot, les joueurs sont des abrutis friqués sans intérêt, les clubs des machines à blanchir l’argent, les supporters des graines de nazillons qui n’aiment rien tant que se foutre sur la gueule. Restait à évoquer avec Charb le grand absent de cette charge au vitriol, les médias.

Dans un de ses tous récents papiers dans Libération, Grégory Schneider évoquait « 1998, cette année zéro du foot français où les éternels perdants se sont installés sur le toit du monde. »  L'année aussi où tout le monde s’est mis à écrire sur le football, des polémistes compulsifs jusqu’aux esthètes les plus délicats. De sous-genre, le papier foot est donc passé au rang d’exercice de style en moins de temps qu’il n’en faut pour y aller de son coup de tête. Du coup, on s’est demandé si cette évolution avait modifié une certaine façon d’écrire sur le foot pour ceux notamment dont c’est le pain quotidien, les journalistes spécialisés. Ce qu’on a pu lire entre les lignes chez Nick Hornby dans Fever Pitch, lorsqu’il évoque ces règles qui changent d’un coup après l’arrivée du magazine When Saturday Comes ou de certains chroniqueurs de la veine de Martin Samuel. Ou en ouvrant 11 Freunde pour ceux qui ont fait Allemand LV1. C’est avec ces intuitions qu’on a rencontré Grégory Schneider en janvier dernier. Dans un journal où le style a souvent tenu lieu de lien entre les différentes pages – on parle quand même d’une maison qui a vu passer Serge Daney, Nick Kent, Bayon… –,  on s’était dit que Grégory Schneider pourrait ouvrir la voie. Deux heures plus tard, à défaut de tenir le petit manuel du parfait foot critic – ce chroniqueur nouvelle vague –,  on a pu au moins faire la lumière sur cette tension qui alimente les papiers foot de Libé : « Le foot, on peut dire ce qu'on en veut : c'est triste, c'est pas triste. Mais demain c'est Pâques. Donc ça vaut le coup d’essayer de l'expliquer. » Foot critic électrique.

Qui sont les Foot Critics ? Des chroniqueurs de foot dont on se met à traquer les papiers tant pour la finesse de leurs analyses que pour le style qu'ils peuvent y mettre. A ce titre, Daniel Riolo ne fait pas vraiment partie de cette catégorie des Foot Critics. Ce qui ne l'empêche pas d'être un des blogueurs les plus suivis sur la toile avec son blog  Langue de but, un animateur réputé pour son goût de la polémique dans l'After Foot sur RMC, un confrère-ennemi paraît-il pour Pierre Ménès, un supporter connu du PSG et, par-dessus tout, un journaliste qui aime battre l'actu tant qu'elle est chaude...

  • logo_les3points
  • logo_studio134