Pourquoi vouloir parler du foot quand on le déteste à ce point ?
On avait déjà sorti un numéro spécial foot en 1998, au moment de la Coupe du Monde en France. Il s’agissait d’une attaque assez violente, assez grossière, sans détail sur le foot. Depuis, ce qui nous est apparu insupportable, c’est moins le foot en lui-même que l’omniprésence du foot. On n’a bien entendu rien contre le fait de se mettre en short et d’aller taper dans un ballon sur un terrain – certains chez nous font d’ailleurs ce genre de trucs. En revanche, on refuse la dictature du foot, celle qui consiste à devoir se réjouir à chaque fois que l’Equipe de France remporte un match. En ce moment, on ne peut plus aller dans un café sans qu’il y ait un écran qui retransmette un match. Le week-end , impossible d’allumer la radio sans tomber sur trente-six commentateurs qui prennent tout le temps d’antenne pour donner les résultats de la veille. On fait comme si le foot était une information comme les autres. Or, pour nous, précisément, un résultat de match ne peut pas être une information. Annoncer qu’une équipe a gagné contre une autre, ça relève de la météo, pas de l’information.
"Annoncer qu’une équipe a gagné contre une autre, ça relève de la météo, pas de l’information."
On a l’impression que la charge contre le foot peut aller parfois au-delà. Dans le fond et dans la forme, elle rappellerait presque celle qu’on peut trouver contre les religions…
La religion est loin d’être aussi omniprésente en France que le foot, ne serait-ce que dans les médias. D'ailleurs, on peut dire que le foot est devenu la nouvelle religion des médias.
Avec la même possibilité de dérives fanatiques ?
Autant avec les religions, on sait qu’on peut être inquiétés, voire attaqués en justice - et c'est ce qui nous est arrivé. Autant là, avec le foot, on a juste droit à quelques réflexions agacées d’une minorité de gens qui aime bien Charlie et le foot. Après, tout le monde sait que Charlie hebdo, avec son peu de force, n'est pas non plus en mesure de réduire la place du foot dans la société.
Parmi les articles que compte le hors-série, certaines d’entre elles rappellent ce qu’on a pu trouver dans une certaine presse spécialisée (So Foot, Les Cahiers du Foot, Libé…). Ca veut dire que la façon de faire Charlie est devenue compatible avec le journalisme spécialisé foot ? Ou que, face au foot, un sujet où le journal est moins à l’aise, vous en êtes réduits à faire du journalisme comme d’autres ?
On a d’abord voulu s’adresser aux lecteurs de Charlie qu’on considère un peu comme nous-mêmes : des gens qui se foutent plutôt du sport en général et du foot en particulier. Certes, il y a des chances qu'on passe sur des sujets qui ont pu être traités ailleurs. Mais ça vaut le coup aussi d’être raconté aux lecteurs de Charlie qui ne lisent pas forcément les pages sports de la presse nationale.
S’ils ne s’intéressent pas au foot, pourquoi ne pas leur parler aussi les groupes d’ultras radicalement à gauche, antifascistes, plutôt que de revenir deux fois dans votre numéro sur les liens étroits entre certains groupes de supporters et l'extrême-droite ?
Il n’y a pas que des givrés qui vont supporter leur équipe au stade. Il y a même des gens proches de nos idées qui peuvent le faire… Après, il faut se dire que c’est tout de suite moins marrant de décrire ce qui va bien dans le foot que de le critiquer. En tout cas, je me vois mal faire des dessins montrant des supporters super sympas et de gauche. Surtout s’il faut en sortir trois mille par an. "C’est tout de suite moins marrant de décrire ce qui va bien dans le foot que de le critiquer."
Autrement dit, une autre idée du foot ne peut définitivement pas avoir sa place dans Charlie ?
Pour se mettre à juger le foot tel qu’il devrait être, il faudrait déjà que ça nous passionne vraiment. Comme c’est pas le cas, on n’a pas plus envie que ça d’en parler. Notre démarche avec ce numéro nous apparaît moins comme celle de journalistes que comme celle de citoyens ou de gens ordinaires qui sont en permanence confrontés au foot et qui en ont marre. Ce qui revient à dire qu’on est plus dans la réaction épidermique que dans la cabale contre le foot.
"Les rapports des Bleus ne sont pas moins grotesques que le foot en général."
Avec le comportement puéril de ses joueurs, les polémiques autour desquelles les politiques ont décidé de se mêler, l’Equipe de France a tout du sujet en or pour Charlie…
Normalement, il est question d’en parler dans le numéro de la semaine prochaine... Tiens, c’est marrant que vous utilisiez le terme « puéril », comme s’il n’y avait que le comportement des joueurs entre eux qui était puéril. J’ai quand même l’impression que c’est toute l’organisation en général qui est puéril. S’habiller et se maquiller aux couleurs de son équipe préférée pour aller en tribunes, c’est tout aussi puéril. Avec le foot, tout est fait pour qu’on soit infantilisé du début à la fin, du joueur au supporter. Alors, d'accord, à ce que je peux en lire dans la presse, les rapports des Bleus entre eux sont grotesques. Ca ne reste pas moins grotesque que le foot en général.
On découvre aussi un phénomène plus inédit, avec ces interventions à répétition des politiques, de Roselyne Bachelot qui veut passer une nuit avec les Bleus à Rama Yade…
De toute évidence, il y a une instrumentalisation de la part des politiques. En ce qui concerne la polémique avec Rama Yade, c’est surtout le fait d’une politique qui a toujours un œil sur sa cote de popularité. Elle voit bien que c’est populiste et populaire de critiquer le prix de l’hôtel des Bleus au moment où ils risquent de perdre. Ce qui me fait dire qu’elle l’a fait pour des raisons avant tout personnelles plutôt que morales ou politiques. Rama Yade raisonne en termes d’image. A chaque fois qu’elle s’est mise en marge du gouvernement ou qu’on lui est tombé dessus, dans la foulée elle prend trois points dans les sondages. Là, elle peut d’autant plus se le permettre que c’est sur un sujet anodin dont tout le monde se fout. Savoir combien les joueurs louent leurs chambres d’hôtel, faut avouer qu’on s’en fout quand même pas mal en plein débat sur les retraites…
