
On a souvent entendu des journalistes sportifs parler de vous, comme s’il fallait toujours se situer par rapport aux Cahiers du foot…
Depuis une douzaine d’années, on est un site de foot indépendant, avec des partis pris originaux, qui a mené une expérience pionnière en la matière. Du coup, ça me semble assez logique qu’il y ait une référence positive ou négative sur les Cahiers du foot. Après que des journalistes, dans des médias plus traditionnels, nous évoquent, c’est un peu plus surprenant…
Cette notoriété s’explique juste par le fait que vous soyez un peu des pionniers ?
Parce qu’on fait aussi de très bonnes choses (Rires). Disons que l’enseigne Cahiers du football s’est quelque peu institutionnalisée au fil du temps.
Justement, c’est quoi l’origine des Cahiers ?
C’est parti de trois collègues et amis. On était tous les trois vendeurs de disques à la FNAC. Fin 97, l’un de nous s’est formé au web. De là est venue l’idée de lancer un site sur la musique ou le foot, on ne savait pas trop encore. Jusqu’à ce que notre frustration de lecteurs de presse sportive l’emporte et nous fasse dire : « Pourquoi ne pas essayer de faire nous même ce qu’on a envie de lire ? » On est partis très vite là-dessus en pensant que dans les six mois qui suivraient, quinze sites satiriques, décalés, originaux sur le foot verraient le jour. Il a fallu attendre ces deux dernières années pour assister à une effervescence. Du coup, entre temps, on est restés relativement solitaires sur ce créneau.
Cette volonté d’être satiriques, elle a fait tout de suite office de ligne éditoriale ?
On voulait avoir à la fois un côté humoristique et un côté " journalisme d’opinion ". Ce qui a fait dire à pas mal de monde qu’on était une sorte de Canard enchaîné du foot. Comme on n’a jamais fait de journalisme d’investigation, on ne s'est pas vraiment reconnu dans cette comparaison flatteuse. La référence pour nous, elle se situait plutôt du côté de Charlie Hebdo.
"Une fois, on part rencontrer Pape Diouf. On ressort en se disant : « Ouah ! On tient quelque chose de bon là… » Et à la retranscription, on s’aperçoit qu’il nous a quand même pas mal embrouillés"
Vous lancer dans le journalisme d’investigation, ça ne vous intéressait pas ?
Disons qu’il faut des compétences et des moyens pour faire de l’investigation.
Y compris lorsque vous lancez le magazine ?
On n’a pas eu plus de moyens en passant au format papier… (Rires)
Le fait de passer au format papier vous a quand même permis d’étendre votre notoriété...
Oui, quand on sort le magazine fin 2003, le fait d’exister en kiosques nous a crédibilisés presque automatiquement, de manière un peu magique, auprès du milieu médiatique. Ce qui est quand même très paradoxal quand on sait qu’on a beaucoup moins d’audience avec le magazine qu’avec le site…
Vous avez arrêté le magazine parce qu’il n’était plus rentable ?
Non, il était à l’équilibre. C’est pour des raisons de disponibilité, d’énergie et de capacité d’organisation qu’on a arrêté. On se demande rétrospectivement comment, pendant quatre ans, on a pu sortir dix numéros chaque année… Le système D a pu fonctionner un temps, avant qu’on arrête parce qu'on n’y arrivait tout simplement plus…
Comment fonctionne votre équipe ?
Les gens qui écrivent pour les Cahiers sont quasiment tous des anciens lecteurs qu’on a sollicités ou qui se sont proposés. Ces intégrations en continu font qu’il y a plusieurs cercles : des rédacteurs très investis, d’autres qui le sont de manière plus ponctuelle mais régulière, d’autres enfin de manière occasionnelle. Avec ce modèle essentiellement “militant”, proche de l’associatif, on dépend beaucoup de la motivation et de la disponibilité de chacun. Le fait d’être très éparpillés géographiquement rajoute aussi à la difficulté d’entretenir une émulation, un esprit d’équipe… Ce qui peut être assez frustrant, à la fois pour nous et les gens qui contribuent.
Il paraît donc difficile de gagner sa vie en écrivant pour les Cahiers dans ces conditions… Du coup, est-ce que les rédacteurs qui collaborent aux Cahiers se considèrent comme des journalistes ?
A deux ou trois exceptions près de collaborateurs qui ont des cartes de presse, on n’a effectivement pas de journaliste de profession dans l’équipe. Ce qui nous a souvent fait dire qu’on faisait du journalisme sans être journalistes. C’était presque devenu un slogan à un moment. (Rires)
C’est un paradoxe qui peut aussi poser la question des pratiques. Comme celle qui consiste, par exemple, à parler de foot sans jamais en rencontrer les acteurs…
Si, il nous arrive d’en rencontrer. On a même fait pas mal d’interviews. Mais arriver à faire dire des choses intéressantes à des footballeurs ou à des entraîneurs, ça demande une technique particulière pour laquelle on manque très certainement de talent.
Vouloir faire dire des choses intéressantes aux entraîneurs, aux joueurs ou aux dirigeants, ça revient quelque part à dire qu’ils racontent des choses essentiellement inintéressantes…
C’est pour ça que lorsqu’on a interviewé Alain Perrin à Sochaux ou Raymond Domenech, on avait pensé à un format d’interview davantage tourné vers le métier d’entraîneur plutôt qu’autour des questions d’actualité. Ca permettait d’éviter les questions qui donnent droit à des réponses convenues. Ce qui ne nous a pas empêchés d’avoir notre lot d’expériences décevantes. Une fois, on part rencontrer Pape Diouf. On ressort en se disant : « Ouah ! On tient quelque chose de bon là… » Et à la retranscription, on s’aperçoit qu’il nous a quand même pas mal embrouillés. Il a été très fort pour délayer le propos.
"Les vannes de So Foot ne m’énervent pas au centième de ce que peut m’énerver un avis définitif de Pierre Menès ou de Régis Testelin dans L’Equipe."
Quand tu parles de faire dire des choses intéressantes aux acteurs du foot et de les amener hors des sentiers battus, on pense à So Foot qui a réussi dans ce registre…
Oui, So Foot fait ça très bien. Ils sont vraiment doués pour les interviews. Il y en a certaines qui sont restées mythiques, comme celle de Coco Suaudeau. Dépasser les formats très courts de la presse traditionnelle permet certainement d’aller plus en profondeur.
A propos de So Foot, il nous a semblé qu’au détour de certains articles, vous aviez tendance à les charger un petit peu…
C'est impossible. En dehors de citations d'interviews, nous n'avons pas de raison particulière de parler d'eux ou de polémiquer avec eux. Peut-être peut-on trouver une petite vanne, même pas méchante, dans un sondage idiot ou quelque chose comme ça.
Il n’y a aucun problème ?
Non, on n’a aucun problème avec So Foot. Après, il faut leur demander s’ils en ont avec nous. Et comme je ne suis pas un lecteur très assidu de So Foot, je n'en sais rien…
On a en tête un épisode de Mark the Ugly dans lequel il vous assaisonnait pas mal…
Peut-être celui où il disait des Cahiers : « Ca existe même plus en kiosques. » De toute façon, moi je suis pour la liberté d’expression, même quand c’est pas drôle (Rires). Pour le reste, je ne me suis jamais senti en concurrence avec So Foot.
Alors d’où vient cette impression de concurrence alors ?
Le fait d’apparaître comme deux expériences éditoriales un peu singulières a sans doute encouragé le fait de parler de nous conjointement, voire de nous opposer. Mais pour moi, les Cahiers ont infiniment plus de points communs avec So Foot qu’avec France Football ou L’Equipe. Ce registre de rivalité, façon Oasis-Blur, ça nous a toujours laissé complètement indifférents. A l’inverse, on a parfois eu l’impression que certains chez So Foot pouvaient se mettre sur ce terrain... Mais les vannes de So Foot ne m’énervent pas au centième de ce que peut m’énerver un avis définitif de Pierre Menès ou de Régis Testelin dans L’Equipe.
Que ce soit en France ou à l’étranger, y a-t-il des titres qui ont pu vous inspirer ?
Au début des années 90, on a eu Guadalajara pour première référence – qui préfigurait un peu So Foot dans le format d’ailleurs. Dans le journalisme français, c’est surtout des frustrations qu’on a pu avoir. Il a donc fallu aller voir à l’étranger : 11 Freunde et Rund en Allemagne, FourFourTwo et When Saturday Comes en Angleterre. Je suis un lecteur assidu des sites du Guardian et de l’Independent qui prouvent qu’il est possible de faire des choses infiniment plus intéressantes que ce à quoi on a droit en France. Pendant la Coupe du Monde, j’ai également découvert Zonal Marking, un site essentiellement consacré aux questions tactiques. C’est passionnant ! Tiens, la tactique, voilà justement un domaine qui est atrocement sous-exploité en France. Il suffit de voir ce misérable débat autour de l’Equipe de France et de la question des deux milieux défensifs. Si la tactique s’arrêtait à ça, ce serait facile. Pas besoin de passer les diplômes. D’ailleurs, pourquoi les journalistes ne feraient pas des stages à Clairefontaine histoire de prendre enfin conscience des limites des leur culture tactique ?
On y revient, mais est-ce que pour parler tactique, les plus légitimes ne sont pas les acteurs du foot eux-mêmes ?
C’est sûr qu’on aimerait avoir un chroniqueur tactique qui nous permette d’aborder ces aspects-là. Mais Denoueix, il est pris. Angel Marcos aussi… Dans le journal, nous avions la chronique tactique de Michel Brahmi, et nous en étions très fiers. Après, donner la parole aux acteurs du terrain pour parler tactique, je ne suis pas sûr que ce soit le cœur du problème. Tu peux t’enfermer dans une pièce pendant dix heures avec Deschamps, il ne te dira rien ou presque de la tactique de l’OM.
"Pourquoi les journalistes ne feraient pas des stages à Clairefontaine histoire de prendre enfin conscience des limites des leur culture tactique ?"
Il faut dire aussi que la tactique, aussi présente soit-elle dans la formation des entraîneurs, paraît vite évacuée au profit de la gestion psychologique aujourd’hui...
On a l’impression que le métier a évolué. Cette question psychologique a peut-être bien pris le pas. On sent que le but aujourd'hui, c’est de maintenir des egos très instables juste en-dessous du seuil d’implosion dans un groupe. Il est donc probable que le métier d’entraîneur ait dramatiquement évolué dans ce sens ces dernières années. Ce qu’il faut voir aussi, c’est que les coachs considèrent, généralement à juste titre, leurs interlocuteurs journalistes comme incompétents pour aborder les aspects tactiques. Tout ce que les journalistes peuvent au mieux espérer, c’est un discours un peu moins langue de bois où les entraîneurs vont donner quelques os à ronger.
Ce que fait Christian Gourcuff.
Oui, voilà. Où dans une conférence d’après-match, l’entraîneur va dire : « On a peut-être pas assez pressé au milieu. C’est vrai qu’on était un peu déséquilibrés à gauche… » Des choses assez sommaires qui vont donner aux journalistes l’impression que l’entraîneur parle tactique. Au contraire d’un Domenech qui, lui, va se braquer pour montrer qu’il considère ses interlocuteurs comme incompétents et qui va s’en tenir à une stricte langue de bois. En même temps, je conçois difficilement qu’un entraîneur fasse toute la transparence sur sa tactique… Pour moi, le problème vient davantage des journalistes qui considèrent que ce sujet n’intéresse pas les lecteurs. Ou du moins pas au-delà des débats et des polémiques convenus sur les schémas ou les compositions d’équipes. C’est à eux de faire de la pédagogie, de former leur lectorat à une culture tactique plus fine et d’avoir des partis pris éditoriaux plus courageux. Bon là, c’est sûr qu'on est clairement dans la science-fiction…
"On entend souvent les journalistes français répondre : « Ouais, on n’est pas un pays de football. On n’a pas la culture foot !» OK les gars, mais c’est ce même pays qui a fait de vous des experts du foot."
Quand on l’a rencontré, Grégory Schneider nous disait que, bien au-delà de la tactique, tout se passait d’abord entre les joueurs sur le terrain.
C’est une théorie qui a au moins le mérite de justifier le point de vue des journalistes qui ne veulent pas creuser davantage ces aspects-là. Pourquoi pas… Je suis persuadé qu’on pourrait dire des choses intéressantes sur la tactique, même si ça ne toucherait jamais que les seuls amateurs de football. Les médias les plus importants y gagneraient certainement en crédibilité.
C’est vrai qu’un quotidien comme le Guardian sort régulièrement des papiers tactiques de haut vol…
Oui, sur des évolutions à long terme. Les types montrent qu’ils ont une vraie culture footballistique. On entend souvent les journalistes français répondre : « Ouais, on n’est pas un pays de football. On n’a pas la culture foot !» OK les gars, mais c’est ce même pays qui a fait de vous des experts du foot. Tirez-en les conclusions que vous voulez… (Rires)
Tu penses donc qu’on ne s’est pas plus rapproché de ce qui se fait en Allemagne ou en Angleterre depuis 1998 ?
Au niveau des préoccupations essentiellement commerciales, je veux bien. Il n’y a qu’à voir le désenchantement qu’a produit pour le business la faillite de l’équipe de France … Mais ça ne s’est pas accompagné d’un enrichissement culturel – du moins dans les médias traditionnels, parce qu'il y a eu quand même beaucoup de choses intéressantes sur Internet.
Comment l’expliques-tu ?
Je pense qu’il y a un peu de fainéantise intellectuelle et un effet de sérail qui fait que le milieu ne se renouvelle pas. Le meilleur exemple, c’est l’explosion du nombre d’émissions de foot depuis trois-quatre ans. Alors qu’il y avait l’opportunité de faire des choses différentes, les chaînes se sont mises à décliner le modèle standard de la médiocrité télévisuelle : le talk show à la On refait le match ! En prenant garde bien sûr à fermer les tours de table et en réservant les sièges aux éternelles mêmes têtes. C’est franchement désespérant ! Même une chaîne comme Canal +, qui faisait preuve de créativité à une époque, sort le Canal Football Club – que je vois surtout comme une émission de variétés.
"Face à Verdez, à Praud et les autres, j’ai vraiment eu l’impression que les types étaient blasés, usés jusqu’à la corde."
Il t’est pourtant arrivé à l’occasion de prendre part à des émissions de ce type. On pourrait parler de ton intervention à 100 % Foot qui a valu à Pierre Ménès d’aller manger une banane durant une pause publicitaire tant ta présence lui était insupportable…
J’en culpabilise encore ! (Rires) Oui, il y a eu des interventions. J’ai même fait On refait le match !, c’est dire ! Mais c’est resté très ponctuel. On refait le match !, je me doutais que ce serait surréaliste – et ça l’a été un peu. Je n’y suis pas allé à des fins d’ambitions personnelles, pour installer les Cahiers dans le paysage. Je savais très bien que c’était perdu d’avance. On n’a aucune chance de dire des choses intéressantes dans des formats d’émission comme celle-là. Non, c’était plus une expérience de dimension ethnologique : voir comment ça se passe de l’intérieur, comment sont les types…
Qu’est-ce qu’il y avait de surréaliste dans cette expérience ?
J’ai d’abord eu droit à un média training de la part d’Eugène Saccomano avant d’entrer sur le plateau : ne pas parler plus de trente secondes parce qu’après les gens décrochent, attendre que la caméra soit sur soi pour lancer une vanne, sinon elle tombe à l’eau. J’ai pu le vérifier à mes dépends… Après ça, une fois que je me suis retrouvé face à Verdez, à Praud et les autres, j’ai vraiment eu l’impression que les types étaient blasés, usés jusqu’à la corde. Une impression qu’on peut aussi retrouver avec L’Equipe, comme si les types n’avaient plus de passion, plus d’amour et très peu d’humour par ailleurs… On sent tout ce petit monde en roue libre, exécutant un numéro, se contentant d’entretenir un capital-présence. Ce qui confirme que ce n’est pas d’eux qu’il faut attendre un renouvellement.
"Quand on écoute Jean-Michel Aulas, il fait de l’idéologie en continu ! Thiriez, même chose !"
Pendant la Coupe du Monde, tu es intervenu dans deux titres de presse écrite, Télérama et Le Monde, qui jusqu’à récemment entretenaient une certaine distance avec le foot. Pour ne pas dire du mépris…
Ca a quand même évolué. Par exemple, en 1998, Le Monde avait publié un cahier quotidien spécial Coupe du Monde qui avait fait date. De manière plus générale, il y a certainement un mépris qui perdure pour le foot en tant que sous-culture dans les médias généralistes. Les mêmes qui n’hésitent pas à lui accorder une place excessive. J’ai beau aimer le foot et lui donner de l’importance, je n’en reste pas moins choqué par la place qu’il a pris dans l’agenda médiatique et politique. Tout en restant un sujet suffisamment futile pour le traiter de manière désinvolte et tolérer la médiocrité dans le journalisme sportif.
Comment traiter le football alors ?
Aux Cahiers, on a notamment pris le parti de le considérer comme un objet politique à part entière. Rien qu’en prenant ce parti pris, on continue de choquer certains pour qui le football doit rester une sorte de sanctuaire apolitique dans lequel il ne faut pas introduire de considérations de cette nature. Mais quand on écoute Jean-Michel Aulas, il fait de l’idéologie en continu ! Thiriez, même chose ! Il faut voir les enjeux tant politiques qu’économiques dont il est question quand ils remettent en cause l’équilibre des pouvoirs au sein de la Fédération entre le football amateur et le football professionnel.
Tu parlais de la place du foot qui est devenue exorbitante dans les médias traditionnels. Est-ce que de la même manière qu’il y a eu un après-1998, il pourrait y avoir un après-Knysna ?
Pour le moment, on est encore dans une phase où c’est la polémique et les affaires scabreuses qui dominent. On est de moins en moins dans le foot... En attendant, je doute que l’intérêt des médias pour le football baisse après ce qui s’est passé en Afrique du Sud. Ne serait-ce qu’avec la peoplisation du foot qui est en cours. Effet Knysna ou pas, les footballeurs vont rester des stars.
