
On a cru comprendre que pour écrire autrement sur le foot, il était parfois question de contraintes. On repense à Grégory Schneider qui nous disait : « Je vois ce que font les autres et ce qui reste à faire. » A priori, à L’Equipe, la question des contraintes se pose beaucoup moins…
Ce n’est pas seulement lié aux contraintes. Par exemple, quand Grégory Schneider dit qu’« il fait le reste », c’est aussi une question de positionnement. Il lui arrive parfois de traiter le même matériau que nous. Il le fait d’ailleurs très bien, avec son décalage qui tient d’abord à son regard, ensuite à la culture de son journal. Mais rien ne l’oblige à procéder ainsi : il y a eu d’autres personnages qui ont écrit sur le foot à Libé, mais qui n’avaient pas ce truc… Après, les contraintes, il y en a forcément à L’Equipe. Disons qu’elles évoluent avec le temps.
Quelles sont alors ces contraintes qui vous ont permis de cultiver un style qui contraste avec le reste de votre rédaction ?
Pour moi, essayer de bien écrire, c’était d’abord une manière de cacher le fait que je n’avais pas d’infos (Rires). Plus sérieusement, au début, je me suis dit qu’il valait mieux bien écrire parce que c’était compliqué d’aller parler aux gens dans le milieu du foot. Autant rester dans mon coin et bien écrire.
C’était une question de tempérament ?
Une question de tempérament, oui. Le reste, ça vient de ma culture L’Equipe. Il y avait dans ce journal une tradition d’écriture un peu lyrique et stylée. Evidemment, il y a le mythe de Blondin qui revient sans arrêt, dont on n’a pas forcément gardé le meilleur dans la presse sportive. On ne garde que les calembours, alors que les calembours n’étaient que la partie immergée de ce vocabulaire foisonnant, nouveau, de toute cette érudition incroyable. Reste que, pour moi, l’écriture a toujours été profondément liée à cette émotion du sport qu’on recherche en ouvrant L’Equipe. De ce point de vue, je pense être un laborieux. J’ai mis du temps à tenir un style qui me plaise à peu près. D’autant que ça change. On a tous nos périodes : un coup les phrases longues, puis on cherche quelque chose de plus ramassé, de plus fluide. Puis des périodes où on enlève les adjectifs, celles où on a trouvé un nouveau romancier qui écrit vraiment bien et qui vous fait dire : « Tiens, si on pouvait un tout petit peu glisser vers là, ce serait sympa... »
"Il faut que les journalistes aujourd’hui traitent le foot comme des critiques de théâtre."
La littérature tient elle aussi un rôle dans cette histoire de style ?
Pour dire la vérité, j’ai surtout cherché dans la littérature ce qu’elle pouvait m’apporter. Pas forcément par goût de la littérature. Plus par envie de trouver une petite musique qui irait bien.
Par exemple ?
Peut-être parce qu’il est lyonnais, j’aime bien Marc Lambron. Bien sûr, quand on lit plusieurs de ses livres, on voit les tics. Comme on voit les tics chez tous ceux qui écrivent beaucoup ou régulièrement. Des fois, on peut rechercher quelque chose de plus épuré. Par exemple, lire Jean Echenoz, c’est quelque chose qui ramène plus à l’épure, à la simplicité plus qu’à l’adjectif ou aux grandes phrases. Peut-être que maintenant que je suis plus vieux, je lis moins par intérêt d’écriture que par plaisir. Il m’arrive aussi de ne rien lire pendant trois mois. Avant de me rendre compte qu’il faut refaire le plein. Quand le vocabulaire s’appauvrit et qu’on se met à tourner en rond, il peut redevenir urgent de lire.
Et dans la presse ?
J’aime beaucoup So Foot. Ça correspond à ma culture. Dans la presse quotidienne, je lis Le Monde et Libé. Moins France Soir, sauf les jours d’Anelka ! (Rires) Par exemple, dans Le Monde, je lis en priorité les grandes pages. Dans Libé, il m’arrive de ne lire que le portrait.
En quoi ces papiers plus longs peuvent vous influencer aujourd’hui ?
Ce sont des papiers que je lis avec envie ! (Rires) Aujourd’hui, des papiers longs dans L’Equipe, on n’en a plus. Ou alors, seulement s’il y a une bonne histoire. Ce n’est peut-être pas politiquement correct de le dire, mais c’est vrai. Les formats d’écriture ont changé.
A cause d’internet ?
Oui, il y a eu ce basculement. Parce que c’est le lecteur qui demande cette évolution aussi. Je ne suis pas sûr qu’on la précède. Ecrire devient peut-être un peu moins important dans la presse sportive aujourd’hui. Malheureusement pour moi, parce qu’avant, je pouvais travailler à L’Equipe sans avoir d’infos ! (Rires)
"Quand on écrit dans les pages sport de la presse régionale, personne ne lit les papiers. Sauf quand on dit du mal du président !"
Avant d’arriver à L’Equipe, vous avez commencé au Progrès.
Quand je disais que je suis laborieux, je pensais d’abord à mes années Progrès. Je passe déjà pour quelqu’un qui écrit pas mal à L’Equipe. Mais ce n'est rien par rapport à ce que j’écrivais au Progrès. J’aurais bien aimé avoir déjà un style à l’époque. Je me contentais d’essayer. J’étais déjà très influencé par L’Equipe, par le style de Lalanne, de Chagny, de Jacques Thibert – qui était une plume fantastique en foot –, par la fluidité de Gérard Lernau, par les images et le brio de Christian Montagnac. A quinze ans, j’aurais déjà pu dire ça.
Vous étiez déjà un peu à L’Equipe quand vous étiez au Progrès ?
Je travaillais au Progrès en fonction de mon désir d’aller à L’Equipe. J’ai toujours voulu ça. D’autant qu’au Progrès, je pouvais essayer beaucoup de choses grâce à la quantité. Quand on écrit dans les pages sport de la PQR (presse quotidienne régionale, ndlr), personne ne lit les papiers. Sauf quand on dit du mal du président ! (Rires) A l’inverse, quand on arrive à L’Equipe, on a une vraie pression. Ce qui rend parfois les choses difficiles. J’ai des confrères brillants qui écrivent vraiment bien. Ou qui écrivaient très bien et qui étaient brillants. Une fois arrivés à L’Equipe, ils ont mis plus de temps à retrouver le truc.
Pourquoi ?
A L’Equipe, on a tellement envie de bien faire qu’on ne se libère pas. C’est difficile de se lâcher, de se laisser aller. Quand on en arrive à faire les chapô Equipe de France (papiers principaux, ndlr), on s’affranchit un peu de cette pression parce que c’est purement un exercice de style. Ou disons plutôt que ça l’était. Quand on passe de trois pages à une, on finit par enlever l’accessoire, l’enrobage, le petit papier et le ruban avec le nœud. On a déjà moins de place pour l’envolée.
Ce qui ne vous empêche pas d’être reconnu comme un styliste.
Il faut reconnaître que c’est aussi lié à la fonction. J’hérite en quelque sorte de l’aura d’un journal, L’Equipe, et de ceux qui y sont passés avant moi. Du moins pour les gens de plus de 35 ans qui s’y intéressent – les journalistes et quelques autres – et qui savent qui fait quoi. Après, je ne suis pas sûr que la majorité des lecteurs fassent attention à la signature.
"L’écriture sur le foot est très premier degré."
Surtout quand il n’y a plus beaucoup de papier au long cours...
Parce qu’on ne peut plus raconter un match de foot comme il y a vingt ans. On avait 80 % de descriptif et 20 % d’analytique. Aujourd’hui, la proportion est renversée. On est obligé de basculer dans l’analytique, dans l’opinion.
On a remarqué dans vos papiers le recours aux images et aux références venues d’autres sports – au cyclisme et à la boxe notamment. Quelle différence il y a aujourd’hui entre écrire sur le foot et sur d’autres sports ?
C’est énorme ! J’ai essayé d’y réfléchir et j’en ai tiré au moins une théorie : l’écriture sur le foot est très premier degré. Au rugby, on peut avoir un vrai deuxième degré, un niveau de lyrisme très supérieur. Dans les pages foot, on est obligé de traiter du résultat et de ses conséquences. Au rugby, c’est quelque chose qui existe moins. Ce qui laisse plus de place à l’atmosphère et à l’écriture.
Il reste tout de même un côté reportage qu’on retrouve dans certains papiers.
Disons plutôt qu’il y a une recherche d’angle. Pour le coup, c’est favorable à l’écriture. Ça laisse plus de place à des choses vraiment personnelles. Il faut que les journalistes aujourd’hui traitent le foot comme des critiques de théâtre. Un peu à la façon de ce que font les journalistes anglais. La culture des lecteurs a changé avec l’interactivité venue des radios, des télés, d’internet. A cet égard, ceux qui prétendent qu’on est en situation de monopole…
On en fait partie.
Oui, mais ce n’est pas vrai pour ça. C’est peut-être vrai économiquement parce qu’on a un tel modèle de réussite financière qu’on ne laisse pas la place à la concurrence de s’installer. De là à dire qu’on n’a pas de concurrence… Elle n’a même jamais été aussi énorme. Sur l’Equipe de France par exemple, la concurrence du Parisien est réelle.
"A L'Equipe, des mecs faisaient croire que Alzheimer allait signer à Mönchengladbach et Parkinson à Aston Villa !"
Mais c’est le même groupe !
Je parle de la concurrence sur les infos qui est énorme entre les deux rédactions. Même si c’est vrai qu’économiquement, l’argent va dans la même poche. Pour nous journalistes, ça ne change pas tant que ça. Là où il y a peut-être moins de concurrence, c’est dans le poids éditorial. Mais le poids éditorial repose sur quelque chose, sur la qualité des journalistes, de leur analyse, de leurs informations. En quinze ans, j’ai vu un basculement dans la qualité de l’information au sein de la rédaction de L’Equipe. Sur la question des transferts, par exemple. Avant, la moitié des transferts annoncés reposaient sur des infos qui étaient à peine vérifiées ! Juste des rumeurs qu’on avait, qui parfois existaient à peine. Ça pouvait donner lieu à des concours de blagues, des mecs qui faisaient croire que Alzheimer allait signer à Mönchengladbach et Parkinson à Aston Villa (Rires). Aujourd’hui, 80 % des infos parues dans L’Equipes sont vraies.
Ce qui n’a pas empêché L’Equipe de faire une Une annonçant Ribéry à Barcelone. Grégory Schneider nous avait même dit : « Tout le métier sait que c’est du flamby ! »
Bien évidemment que la Une, c’est pour vendre le journal. Mais si on a mis l’info, c’est qu’elle existait. En transferts, on sait que les choses sont vraies parfois un jour, parfois deux jours, parfois un mois ou pas très longtemps. Si elle fait la Une, c’est qu’elle est vraie pendant au moins un petit moment. S’il s’agit d’un baltringue qui signe à Gueugnon, ça fait juste un écho alors que c’est le même style d’information. Seulement, comme c’est Ribéry à Barcelone, ça remonte en Une. Le problème aujourd’hui, c’est qu’on joue sur le même terrain que les autres. Comme l’info est devenue essentielle pour survivre, il y a un autre degré d’anticipation et de mise en scène.
Est-ce que cette concurrence n’a pas permis également de faire évoluer L’Equipe vers de nouveaux registres ? Par exemple, quand le Mag’ sort un papier sur Sankt Pauli, ça sent l’influence So Foot.
Il se trouve que pour Sankt Pauli, on a deux journalistes de L’Equipe qui sont supporters du club depuis 10-15 ans…
Comme tous les journalistes, en fait.
(Rires) Mais ça fait partie d’un mythe qui n’est pas réservé à So Foot. Je pense que So Foot aura certainement une influence à terme, mais dans d’autres domaines. Notamment parce qu’ils savent raconter de belles histoires.
"Si So Foot a un vrai poids dans la profession, c’est parce les journalistes le lisent et l’aiment bien."
Ou amener les joueurs à dire des choses différentes dans leurs interviews au long cours. Ce que vous avez pu faire avec Juninho quand il raconte sa vie lyonnaise ou avec Toulalan…
La Cafét’ Leclerc ? (Sourire)
Là, y a quelque chose de So Foot, une forme de barrière qu’on fait tomber.
Je ne crois pas. Ce n’est que la logique du moment. N’importe quel journaliste qui se serait retrouvé face à Toulalan à ce moment-là lui aurait posé ces questions-là. Et il aurait eu ces réponses-là. C’est vrai qu’il faut entretenir une certaine relation avec les joueurs pour en avoir quelque chose, surtout aujourd’hui. Je ne pense pas qu’il faille théoriser sur ce cas précis. Le risque évident dans une interview, c’est de manquer de chair et d’anecdotes. Cette fois-là, avec Toulalan, le terrain le plus facile était celui de l’émotion. J’ai bien senti qu’il y avait un reste de dépression. En même temps, je ne voulais pas non plus le pousser là-dedans. Je ne suis pas Mireille Dumas non plus ! Mais je vois bien qu’une ou deux questions vont me permettre d’avoir une idée de la boule qu’il a encore à ce moment-là.
Donc So Foot n’a rien changé par rapport à ça ?
Pour que So Foot change vraiment les choses, il faudrait qu’ils aient un poids de diffusion bien plus important. Une interview dans So Foot, ce n’est pas un enjeu ni pour les joueurs, ni pour leurs agents.
Vous êtes sûr de ça ?
C’est peut-être un enjeu d’image. La différence, c’est le support. Leurs papiers font 60 000 signes quand, pour nous, ils ne doivent faire que 4 000 signes. Et puis, ils sont moins tenus par l’actu, ils peuvent choisir une histoire parmi cent. Nous, il faut qu’on arrive à hiérarchiser vingt de ces cent histoires-là. Si So Foot a un vrai poids dans la profession, c’est parce les journalistes le lisent et l’aiment bien.
"Parfois, on aime tellement les gens que c’est un peu plus difficile d’en dire du mal."
Vous parliez de la nécessité d’obtenir une certaine confiance de la part des joueurs. Quitte à passer par le registre de l’affectif, comme avec Govou ou Domenech ?
Là, ça peut être à double tranchant. Parfois, on aime tellement les gens que c’est un peu plus difficile d’en dire du mal. C’est beaucoup plus facile de dire du mal de quelqu’un qu’on ne voit jamais et avec qui on n’échange jamais.Mais ça reste aussi la culture et l’intérêt de L’Equipe que de maintenir de la proximité avec les champions. C’est indispensable.
De sorte d’en tirer le meilleur ?
Bien évidemment, par intérêt. Pas par adoration vaine.
Pas par adoration, mais par affection quand même. On pourrait prendre l’exemple de Govou...
J'ai une vraie affection pour lui. Est-ce si grave que ça ? (Rires) Je l’assume. Je suis bien obligé de remarquer des fois qu’il n’est pas très adroit devant le but (Rires). Je suis bien obligé de constater – et ça m’est arrivé de l’écrire – qu’il lui arrive de se coucher tard (Rires).
Mais vous le sauvez toujours à la fin.
La saison passée, quand je fais le papier le soir du Derby sur la semaine de Govou, celle où il se fait sortir du Grand Prix de Tennis de Lyon (pour une soirée très arrosée au bar VIP du tournoi, ndlr), j’ai beau l’aimer beaucoup, j’en arrive quand même à raconter qu’il s’est fait attraper deux mois auparavant à Saint-Trop’ par le fils du président alors qu’il est à trois grammes. Même si ça rajoutait quelque chose à son dossier... Et puis est-ce que le journal serait meilleur s’il était vraiment objectif tout le temps ? Ca m’étonnerait !
"Je n’ai pas très envie de mettre le feu à Puel, de remettre du charbon. C’est déjà explosif."
Vous oubliez que votre voix compte, tant dans l’écriture que dans l’opinion. Prenons l’exemple de Puel à Lyon. Dans vos papiers, vous avez clairement pris position : Puel n’a rien gagné à Lyon et il n’est pas le coach de la situation. Même Aulas semble vous en tenir rigueur parfois. (Interview réalisée le 13 octobre, dix jours avant le clash entre Aulas et Duluc en salle de presse à l’issue d’Arles-Avignon-OL, ndlr)
Là, sur Puel et Lyon, ça me paraît objectif. Lyon est champion de France sept fois de suite avec quatre entraîneurs différents. Voilà au moins deux saisons que Lyon ne sera pas champion avec le même. En plus, on s’emmerde au stade ! Maintenant, c’est pénible pour lui en ce moment. Je n’ai pas très envie de mettre le feu, de remettre du charbon. C’est déjà explosif.
C’est déjà réglé ?
Je dis que c’est explosif. Avec des supporters aussi agressifs, j’ai plutôt tendance à dire : « Oh là ! Doucement, Tornado ! »
"Ni avec l'OL, ni avec Aulas je n'ai jamais franchi la ligne."
Est-ce que toutes ces déclarations d’Aulas pour le défendre, ce n’est pas suspect ?
C’est tellement suspect qu’on ne sait pas s’il le défend parce qu’il veut vraiment le défendre ou pour pouvoir dire qu’il l’a défendu. De toute façon, quoi qu’il dise, Aulas est suspect. On sait très bien qu’il ne dit jamais rien de gratuit, qu’il est toujours dans le calcul et dans la gestion. J’ai des relations avec lui qui sont cycliques – un coup chaud, un coup froid –, et depuis très longtemps. Mais c’est une entente toujours très cordiale, parce que c’est quelqu’un avec qui on peut travailler. Je pense qu’il n’y a pas beaucoup d’acteurs du foot avec qui on peut travailler aussi facilement.
Il lui est quand même arrivé de s’adresser à vous sur le plateau d’OL System en disant : « Vincent, pourquoi as-tu tourné casaque ? »
Là, on est dans une logique de président qui essaye de mélanger le fait que je sois un peu lyonnais avec le fait que je l’ai un peu trahi. A la limite, sa réaction prouve que j’ai la bonne distance avec lui et avec le club. Ni avec l’OL, ni avec lui, je n’ai jamais franchi la ligne. J’ai travaillé sur d’autres clubs où les tentations n'étaient pas les mêmes des deux côtés.
Quels clubs ?
D’autres clubs où on cherche plutôt à mettre la main sur l’épaule. Ce n’est pas très lyonnais de mettre la main sur l’épaule. (Rires)
"De savoir tout ce qu’il se passe dans le club en temps réel, je ne pense pas que ça arrange beaucoup l'OL."
A quoi tient cette singularité lyonnaise ?
A l’environnement médiatique du club. Pour moi, les journalistes lyonnais restent les plus sympas du pays. A l’inverse, quand on fait le PSG, on est en guerre avec Le Parisien. Quand on fait l’OM, on est en guerre avec La Provence. Quand je dis « on », je veux dire L’Equipe. Mais ce « on » pourrait tout aussi bien désigner le reste du monde. Parfois, je me dis aussi que l’OL préférerait que quelqu’un d’autre que moi suive le club. Parce que de savoir tout ce qu’il se passe dans le club en temps réel, je ne pense pas que ça les arrange beaucoup. J’ai largement assez d’infos pour les prendre très régulièrement en flagrant délit de mensonge. Mais comme on est aujourd’hui dans une logique d’infos beaucoup plus aigüe, la spécialisation des journalistes auprès des clubs devient un atout.
Y compris dans le cas de Domenech ? Vous êtes déjà au Progrès quand il revient à Lyon en 1987...
J’ai fait ses cinq années au quotidien, 300 jours par an.
Et vous suivez son évolution jusqu’à la tête de l’Equipe de France...
On ne s’est pas beaucoup quittés depuis une vingtaine d’années.
"Si Domenech est un type que j’apprécie autant, c’est parce qu’il n’est pas question que de foot avec lui."
Ce qui donnait lieu à des scènes qui sentaient la complicité en pleine conférence de presse...
Pour le coup, on se voyait arriver l’un et l’autre de très loin en conférence de presse. C’est normal ! Il y a vingt ans, on n’était que trois journalistes à suivre l’OL au quotidien. On rentrait dans son bureau à chaque fin d’entraînement – ça l’arrangeait, comme ça on n’allait pas voir les joueurs ! (Rires) On restait presque deux heures ensemble et on refaisait le monde du foot. Forcément, il en reste quelque chose…
Vous en restiez au monde du foot ou ça allait un peu au-delà des fois ?
Heureusement ! Si c’est un type que j’apprécie autant, c’est justement qu’il n’est pas question que de foot avec lui. Pour ça, il était fascinant ! Avant des gros matchs à Lyon, on était au bord de la pelouse, et un quart d’heure avant le coup d’envoi, il pouvait me parler d’une pièce de théâtre ou d’un film qu’il avait vu deux jours avant. De politique aussi.
Comment vous situez-vous face à ce qu’il a subi ces derniers mois ?
C’est forcément compliqué. C’est d’autant moins facile que mon lien qui pouvait arranger parfois quand il y avait des infos faisait aussi que mes jugements pouvaient être entourés de soupçon. Surtout dans un milieu aussi parano. Il m’est arrivé pour certains papiers d’apprendre que Domenech était franchement emmerdé parce que, la veille en réunion, il avait dit la même chose que moi. On ne s’était parlé à aucun moment. Pour le reste, je ne suis pas sûr que tout ce soit seulement lié à mon historique avec lui. Vous trouverez toujours des gens à L’Equipe défendant des causes et des gens sans avoir d’historique en particulier. Juste par conviction.
"Après France-Espagne, il fallait mettre tous les attaquants de l'Equipe de France contre le mur et en rater un seul !"
En l’occurrence, vous y croyiez pour l’Afrique du Sud ?
Evidemment ! J’étais persuadé qu’il allait trouver des solutions aux problèmes abyssaux qu’il avait à régler. Ce qui ne m’empêchait pas depuis France-Espagne d’avoir ma religion : devant, il fallait tous les mettre contre le mur et en rater un seul ! C’est compliqué d’être proche de quelqu’un, de devoir en dire du mal. C’est compliqué surtout de convaincre les autres qu’on dit les choses par conviction et pas par amitié.
Govou et Domenech ont un point commun, c’est l’OL...
Là, c’est mon histoire. Mais, entre parenthèses, ça fait partie du réseau. Dans ce boulot, le réseau est forcément une force. Il faut juste essayer de ne pas en être prisonnier. En même temps, si on fait ce boulot-là, que ça nous passionne, c’est qu’on connaît un peu l’histoire de l’intérieur, qu’on est passionné par le côté feuilletonnesque.
Parce qu’on est supporter ?
Non, en conservant une vision journalistique qui permet de tenir le début d’une histoire, de lui trouver un milieu, de sentir une fin. De voir comment évoluent les personnages. Ça n’a rien à voir avec le fait d’être supporter.
Parfois, il peut être difficile de conserver cette proximité avec tous les personnages. Comme avec Bernard Lacombe...
On est resté sept ans sans se dire bonjour.
Pourquoi ?
Parce que je l’avais taillé quand il était entraîneur. Je le connais depuis 1988, quand il est arrivé comme directeur sportif à Lyon. Il fait partie des gens qui m’ont appris le foot. Quand on a 25 ans et qu’on passe deux heures par jour avec Domenech et Lacombe, on apprend le foot. Jusqu’à ce qu’on ne se dise plus bonjour. Dans un petit milieu comme ça, en étant aussi souvent au club, ça fait beaucoup ! Ce genre d’épisodes, c’est le lot des spécialistes dans tous les clubs. A l’arrivée de Puel par exemple, j’étais plutôt celui qui n’était pas fâché et Régis Testelin était celui qui était plutôt fâché. Maintenant, c’est l’inverse. Du moment où il parle à l’un de nous deux, ce n’est pas très grave.
Est-ce que ce n’est pas lié à l’évolution de votre regard sur l’OL ? On vous a senti à plusieurs reprises regretter une sorte d’âge d’or, la période Le Guen.
Pour moi, les années Le Guen représentent clairement une espèce de paradis perdu. Le jeu fantastique, l’efficacité peut-être aléatoire, le panache, des joueurs magnifiques. J’ai adoré ça !
"Si on fait ce boulot-là, c’est qu’on connaît un peu l’histoire de l’intérieur, qu’on est passionné par le côté feuilletonnesque."
Au point que cela vire au dépit amoureux ?
Dépit amoureux, non. C’est justement au dépit amoureux qu’on reconnaît les supporters. Quand une équipe perd un match important et que tous les mecs finissent avec 2, faut se méfier ! (Rires) Je ne pense pas que ce soit le sujet, mais je ne suis pas supporter de Lyon. Adolescent, je n’avais que des posters de Saint-Etienne dans ma chambre. (Rires)
On tient un scoop, là !
Mais il m’est arrivé aussi d’être déçu pour l’OL que l’histoire s’arrête comme ça, parce qu’elle pouvait aller plus loin. Le reste du temps, quand Lyon perd, j’intègre ça au feuilleton et je cherche à analyser. Surtout maintenant avec les comptes-rendus qu’on écrit d’un coup en fin de match.
Vous n’allez pas voir les joueurs après ?
Pour les matchs en soirée, ça n’arrive jamais. On écrit d’abord et après on descend.
Grégory Schneider nous avait expliqué que c’était dans la zone mixte qu’on voyait que le joueur lambda de L1 se laissait dominer par son métier plus qu’il ne le dominait.
Il dit ça parce qu’il va beaucoup à Montpellier ou à Valenciennes ! (Rires) Les joueurs de Lyon, du PSG ou de Marseille sont beaucoup plus dans le contrôle. Soit ils ont fait du média training, soit de toute façon ils savent ce qu’il ne faut pas dire et ils font gaffe. Donc, pour les faire craquer, effectivement, ça peut être après un match hyper tendu et s’il y a un message à faire passer. Le mieux, c’est encore en face à face, tranquillement dans un coin. D’autant que maintenant, quand les joueurs viennent, ils savent ce qu’ils vont dire. L’an passé, quand j’ai fait Govou qui balançait contre le club, ça faisait quatre mois qu’il voulait le faire. Je le savais. Il y avait des signes. Je ne lui en avais pas parlé à lui spécialement, mais je connaissais des gens de son entourage qui me disaient : « Il va être bientôt mûr, tu vas voir. Il va parler. »
« Il va craquer » comme vous disiez…
Oui, mais il n’a pas craqué. Il avait réfléchi depuis très longtemps à ce qu’il voulait dire. Il a dit exactement ce qu’il avait prévu de dire. Craquer, ça veut dire en dire plus que ce qu’on a l’intention de dire.
"Pierre Ménès est le seul qui a fait en sorte qu’un journaliste soit aussi célèbre que les joueurs. Et il va rester le seul."
Vous avez connu des situations de ce genre ?
J’ai le souvenir de Ginola avant France-Bulgarie, à Clairefontaine, dans la salle du billard, au pied des chambres. Ginola dans un coin et Pierrot Menès qui faisait l’interview pour L’Equipe. On devait être cinq journalistes autour. Ça commençait à monter, monter, monter… Les questions sur Papin, sur Canto. Et là, il a craqué. Ça a foutu tout le bordel avant le match. Maintenant, les mecs sont entourés. Quand ils vont à la presse en Equipe de France, ils ont parlé avant avec leur agent de ce qu’il faut dire, de quel message il faut faire passer.
Vous parliez aussi du rôle grandissant de l’opinion entre autres évolutions. Ce qui nous fait dire que les journalistes de L’Equipe sont aujourd’hui tenus d’avoir une signature qui passe par une certaine visibilité audiovisuelle...
Là, vous vous trompez de phénomène. Le fait qu’on voit plus de journalistes de L’Equipe aujourd’hui sur les plateaux tient au fait que les talks se sont multipliés. En ce qui me concerne, j’ai toujours dit que ce n’était pas mon métier. Juste 5-10 % de mon activité.
Depuis le passage de Pierre Ménès à100% Foot, il y a quand même eu un changement considérable dans la notoriété des journalistes de presse écrite.
Je ne suis pas sûr que ce soit un modèle qu’on puisse reproduire, parce que ça tient plus au personnage qu’à sa fonction. Mais effectivement, c’est le seul qui a fait en sorte qu’un journaliste soit aussi célèbre que les joueurs. Et ça va rester le seul. C’est juste un personnage qui adore le foot, qui adore les joueurs et qui a trouvé sa place avec un ton et un humour particuliers. Ce qui a surtout changé, c’est qu’il y a beaucoup de talk où l’on recherche partout à peu près les mêmes équilibres. On voit bien que les castings sont assez proches d’une émission à l’autre et que c’est souvent un jeu de rôle où chacun a une fonction implicite, mais établie.
Est-ce qu’il faut s’attendre selon vous dans les médias à un après-Knysna comparable à l’après-France 98 ?
Pour les joueurs, oui.
"Les joueurs de l'Equipe de France ont été trop cons. S’ils ne font pas la grève, je pense que c’est pour nous l’après-Knysna."
On voulait dire pour les journalistes...
Non. Fallait pas faire la grève ! (Rires) Ils ont été trop cons. S’ils ne font pas la grève, je pense que c’est pour nous l’après-Knysna. Il y aurait eu un débat qui aurait dépassé largement L’Equipe sur la responsabilité de la presse. C’est la première Coupe du Monde où on scrute tout en temps réel, où on commente des images sans forcément savoir ce qu’il s’y passe – comme l’altercation Evra-Duverne –, où sur les télés et les radios, tout le monde racontait n’importe quoi.
Là, on n’est plus dans la grève...
Je pense que les joueurs ont fait tout ce qu’il fallait pour qu’on ait la paix. Ils ont légitimé tous les petits travers médiatiques de l’été, cette espèce d’exposition quotidienne et ce traitement de l’info en temps réel. A aucun moment il n’y a eu de décalage entre le traitement médiatique et ce qui se passait.
Vous nous dites que les joueurs étaient responsables et « cons ». Mais L’Equipe a aussi sa part de responsabilité dans l’histoire...
On peut être responsable de quelque chose et être coupable en rien. Si on fait dans l’analogie, même si l’info n’a pas la même valeur, le Washington Post a forcément été responsable de la démission de Nixon. Il y a forcément un moment où, quand on révèle des infos, ça a des conséquences. Dans ce cas précis, ça a été plus facile d’établir le lien de cause à effet, d’abord dans la chronologie, parce qu’il y a la Une et qu’Anelka est viré après.
"Quand je vois Malouda, je n’ai pas l’impression que ce soit le début de quelque chose. J’y vois plutôt la fin de quelqu’un !"
Est-ce que tout ça ne risque pas de provoquer un effet inverse à l’après-France 98, où il y a eu comme une envie de lire des choses sur le foot qu’on ne trouvait pas avant ?
On s’est tous posé la question de savoir l’impact. Mais quand on voit que France-Luxembourg a été suivi par 9,4 millions de téléspectateurs… Là, je ne sais pas quoi dire. (Rires)
Il y a l’idée d’une genèse, le début d’une nouvelle histoire...
Oui, l’illusion d’un monde nouveau, que tout est différent, que ça n’a rien à voir avec avant.
C’est bien ce que la presse raconte, non ?
On sait bien que c’est une facilité de circonstance. Mais quand je vois Malouda, je n’ai pas l’impression que ce soit le début de quelque chose. J’y vois plutôt la fin de quelqu’un ! (Rires)
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