Au printemps 2001, l’Allemagne s’apprête à fêter les dix ans d’une réunification encore difficile. Gros clin d’œil de l’histoire, le FC Union accède cette année-là à la finale de coupe d’Allemagne. FC Union, un nom de rêve pour qui veut célébrer en grandes pompes les retrouvailles entre Ossies et Wessies (ceux de l’Est et de l’Ouest, ndr).
Et ce d’autant plus quand on redécouvre avec l’histoire du club de Köpenik celle d’un souffre-douleur du régime est-allemand qui lui attire immanquablement la sympathie des médias venus de l’Ouest. A la différence d’autres clubs d’ex-RDA, le FC Union n’a jamais bénéficié d’une quelconque protection parmi les dignitaires du régime. Pire, l’attitude frondeuse de ses supporters lui a valu bien des coups tordus envoyés par une fédération aux ordres.
Pourtant, l’émotion passée, bien plus qu’Erich Honecker et ses sbires, c’est un autre coup de trique de l’histoire qui a manqué de liquider le club. En clair, la réunification menée tambour battant par une fédération ouest-allemande (DFB) qui a fait mine d’ouvrir la porte du professionnalisme aux clubs de l’Est, pour mieux la leur claquer au nez en n’autorisant que deux clubs d’ex-RDA à évoluer en Bundesliga et six autres à l’étage inférieur.
Comme la plupart des équipes d’Oberliga (première division est-allemande), les Berlinois se retrouvent relégués trop loin de l’élite pour s’en sortir indemnes. Jusqu’à cette finale de coupe d’Allemagne qui prend des allures de première marche vers la rédemption.
El Motorneto
Une occasion dont dirigeants et supporters comptent bien profiter pour rappeler à l’Allemagne entière d’où ils reviennent. Une semaine avant d’aller retrouver Schalke 04 à l’Olympiastadion, les Unioners se retrouvent une dernière fois dans leur stade d’Alte Försterei pour rendre hommage à un tout petit monsieur. Les joueurs qui viennent lui serrer la main et lui remettre le maillot de l’équipe font facilement deux têtes de plus que lui.
Quand on lui demande de s’exprimer au micro, la sono peine à faire entendre sa voix hésitante. Le crâne dégarni, les épaules voûtées, il sourit timidement aux ovations des 8 000 fans rouges et blancs entassés dans les gradins. Sans une hésitation, les supporters lui envoient du « Jimmy ! », à lui, Günther Hoge, joueur-vedette de l’équipe victorieuse de la Coupe d’Allemagne de l’Est en 1968.
Plus qu’un simple joueur pour Hall Of Fame local, Günther « Jimmy » Hoge revient dans le rôle qui a souvent collé au maillot de son ancien club, celui de légende maudite. Du temps de sa splendeur, le petit Jimmy a fait hurler toute l’Oberliga (première division de RDA). Son public d’abord, qui se reconnaît dans son art du dribble, à la fois malicieux et provocateur. Son entraîneur, Werner Schwenzfeier, les nerfs en boule devant ce joueur qui n’en fait qu’à sa tête, au mépris des considérations tactiques pourtant répétées en boucle le reste de la semaine au centre d’entraînement. Les fonctionnaires de la fédération surtout, qui n’apprécient que modérément son manque de discipline et son goût pour les frasques, si possible alcoolisées.
Lors de la saison 1968-69, Jimmy Hoge est au sommet. Il joue tous les matchs de la saison et amène le FC Union à écrire la plus belle page de son histoire avec cette victoire en coupe d’Allemagne de l’Est face aux grands favoris du Carl-Zeiss Jena. Ses prestations lui valent d’être retenu en sélection avec laquelle il s'envole pour une tournée en Amérique du Sud. Son aisance technique et sa rapidité d’exécution charment la chronique locale qui lui fait la grâce d’un sobriquet normalement réservé aux seuls joueurs du cru : « El Motorneto », la petite moto.
Le premier martyr de la cause footeuse et houblonnée
Forcément, le succès de l’insouciant effronté n’est pas du goût des autorités qui s’agacent de son « manque de sérieux politique », comme l'ont révélé les archives de la Stasi. Plutôt que de laisser la popularité du feu-follet leur échapper, les officiels décident qu’il vaut encore mieux se passer de ses talents de dribbleur imprévisible. Le camarade Jimmy est suffisamment intenable pour qu’on l’imagine filer à l’Ouest et devenir un héros de plus, un héraut en trop pour tous les opposants au régime.
En général, lorsqu’il s’agit de trouver un motif suffisant pour épingler un joueur dans les règles de l’art bureaucratique, la fédération est-allemande de football ne manque pas de ressources. Une sombre histoire de foot et de bière au cœur de l’été 1970 suffira à l’accuser de mise en danger la sûreté de l’Etat.
Alors en pleine préparation d’avant-saison avec son équipe, Jimmy Hoge file rencard à son ancien formateur et entraîneur, Schweinzfeier, parti sous d’autres cieux. Les deux hommes en profitent pour parler du bon vieux temps autour de quelques chopes. Même si le rapport officiel reprochera au joueur d’avoir ainsi mis en péril les sacro-saintes règles d’hygiène de vie que tout bon sportif est-allemand est tenu de respecter, le prétexte est un peu court pour éloigner Hoge une bonne fois pour toutes des terrains.
En revanche, la Stasi tient un point de départ intéressant pour monter une histoire aussi compromettante qu’absurde. Un peu la marque de fabrique de ce « totalitarisme névrotique » (Sonia Combe, Une société sous surveillance) dont elle est le « bouclier » tout puissant. Et dont Günter Hoge sera une victime parmi tant d’autres. Le rapport révèle en effet que le joueur et son pote Werner auraient voulu prolonger leurs retrouvailles autour d’un genre de manifeste à caractère impérialiste qui n’a d’autre but que de saper les fondations la République démocratique d'Allemagne et, avec elle, le monde socialiste tout entier. En clair, ils se seraient maté un match de la sélection ouest-allemande.
De quoi appeler les pires dérapages de la part d’un joueur dont la loyauté à l’égard du régime est jugée toute relative. Du moins suffisamment pour laisser croire que Hoge a pu être surpris dans un grand moment d’enthousiasme éthylique en train de brailler le Deutschlandslied, l’hymne ouest-allemand. L’histoire tient à peine debout, mais la fédération a cette fois la preuve manifeste que le trublion du FC Union peut mettre en danger bien plus que la domination des clubs protégés par les caciques du pouvoir, à commencer par les rivaux du Dynamo Berlin sur lesquels veille le chef de la Stasi, Erich Mielke. Qu’on se le dise, il en va ni plus, ni moins des intérêts de la RDA !
La sanction prononcée doit donc être exemplaire. Elle le sera : le joueur est privé de terrain en Oberliga pour les six saisons à venir. Et histoire d’être sûr qu’il ne chaussera pas les crampons de sitôt, on le prive également d’apparaître une à deux années dans le moindre championnat de division inférieure.
A 29 ans, la carrière de Jimmy Hoge est suffisamment foutue pour qu’il n’aille la terminer ailleurs que dans d’obscurs clubs de troisième division entre 1970 et 1973. Ce que la Stasi ne savait pas, c’est qu’en rédigeant son rapport en forme de tacle assassin de la police, elle a aussi participé à l'écriture d'une légende du foot est-allemand, la légende de Jimmy.
Crédits photos : Deutsches Bundesarchiv (Günter Hoge, premier joueur sur la gauche)
