Ferencvaros, donc. Tirant son nom d’un quartier situé dans le neuvième district de Budapest, le club fut crée en 1899. Le logo, un aigle, les couleurs, le blanc et le vert ainsi que l’écusson composé de neuf bandes blanches et vertes, renvoient tous à l’appartenance à ce neuvième district. Sous l’impulsion de son premier président Ferenc Springer, le club devient vite une des références du pays et participe pleinement aux premières éditions du championnat hongrois. Dés lors, c’est l’histoire d’un immense succès populaire qui commence, le Ferencvaros devenant la référence du football hongrois et se mettant à engranger les titres comme nul autre. Avant même la Première Guerre Mondiale, le club a déjà remporté huit titres de champion de Hongrie et une Coupe Nationale. Son grand rival Ujpest, lui aussi issu de Budapest, est déjà loin derrière.
Le plus grand club de la Mitteleuropa
Après la Première Guerre Mondiale, Ferencvaros connait deux grandes périodes. La première de la fin des années 20 à la fin des années 30, où en plus de truster les titres nationaux, il s’adjuge en 1928 et 1937, la Coupe Mitropa, un des ancêtres des coupes européennes. Cette compétition qui eut lieu jusqu’en 1992, réunissait des clubs issus des pays d’Europe Centrale, en plus de l‘Italie. En 1928, le Ferenvaros bat le Rapid de Vienne en finale, en deux manches, avec une jolie branlée de 7-1 à Budapest. En 1937 donc, le Ferencvaros dispose de la Lazio Rome par deux fois, pour s’adjuger sa seconde compétition européenne. Avant même que la Seconde Guerre Mondiale n’éclate, les Verts et Blancs de Budapest avaient donc déjà un palmarès européen que beaucoup de clubs français n’auront jamais.
Evidemment la Seconde Guerre Mondiale, suivie de l’arrivée des communistes au pouvoir, mit la puissance du Ferencvaros en veilleuse. Le Ferencvaros ne rentre pas dans les plans du pouvoir communiste, ce qui lui permet sans doute de toujours jouir d’une image populaire intacte, et ce à travers toutes les couches de la société. Mais entre 1949 et 1963, le club ne gagne qu’une maigre Coupe de Hongrie, devant céder la place au Honved Budapest, devenu par la grâce combinée d’une génération magique ( Puskas, Kocsis, Czibor…) et de l’appui de l’armée et du pouvoir central, le club phare d’un régime. Tandis que le Honved truste les titres et parade dans des tournées internationales de gala, le Ferencvaros en est réduit à jouer les seconds rôles. Suite aux évènements de 1956, une partie des joueurs du Honved choisit pourtant l’exil pour les grands clubs espagnols principalement. Privé de ses meilleurs joueurs, le Honved baisse alors de pied. La voie est à nouveau libre pour que le Ferencvaros connaisse son second, et dernier âge d’or.
A partir de 1963 et ce jusqu’en 1975, Ferencvaros va non seulement revenir sur le devant de la scène nationale, mais aussi s’imposer à l’échelle européenne. Déjà en 1963, dans la Coupe des Villes de foire, ancêtre de la Coupe UEFA, ils vont jusqu’en demi finales, seulement sortis par le Dynamo Zagreb. Puis deux ans plus tard, en 1965, ils deviennent le premier et toujours le seul club hongrois à remporter une Coupe d’Europe. Lors de la Coupe des Villes de Foire, ils éliminent, excusez du peu, la Roma, l’Athletic Bilbao, Manchester United avant de battre en finale, la Juventus de Turin. Emmenés par des joueurs de talent, Florian Albert et Zoltan Varga en tête, Ferencvaros est alors à son apogée. Trois ans plus tard, en 1968, ils retournent en finale de cette compétition, en ayant sorti Liverpool en chemin, mais doivent s’incliner contre les Anglais de Leeds. Ils jouent encore une demi finale en 1972 et perdent trois ans plus tard une finale de Coupe des Coupes, contre le Dynamo Kiev de Blokhine, au Parc des Princes. Après cette finale, Ferencvaros ne fait plus rien de notable sur la scène européenne, se contente de dominer encore quelques années en Hongrie, avant de sérieusement baisser.
Déchu, appauvri, mais toujours vivant...
Le club traverse les années 80 comme un fantôme, avec un seul titre en 1981 et la seule maigre satisfaction de voir que le grand rival d’Ujpest ne gagne pas non plus. Après la chute du communisme, dans un pays exsangue économiquement, le football n’a plus les moyens de rêver. Ferencvaros range alors définitivement ses ambitions de gloire européenne. Le foot hongrois dans son ensemble plonge, la sélection jadis si glorieuse, devient une équipe de second, voir troisième rang. Pour le club de Budapest, l’heure est désormais à l’anonymat. Il y a bien encore quelques remous de gloire, des titres de champion en 95 et 96, une qualification pour les poules de Ligue de Champions cette même année (pour quelques fessées reçues contre le Real ou l’Ajax). Cerise sur le strüdel, Ferencvaros voit ses rivaux d’Ujpest accueillir Joel Cantona, ce qui reste à jamais comme une indignité ineffaçable, pour quiconque a vu ne serait-ce que deux minutes du film Les Collègues. A nouveau, au début des années 2000, Ferencvaros arrive à maintenir son rang au niveau national, glanant deux autres titres en 2001 et 2004. Mais un regard sur ses maigres parcours européens prouve bien quel nain ce Ferencvaros peut être face à son passé de géant. Le club est peu à peu rongé par les dettes, que ni les interventions de l’Etat, ni les repreneurs successifs n’arrivent à éponger. Ajoutez à cela, une suite d’incidents déplorables liés à une frange raciste et violent de ces supporters, avec notamment une bagarre de rue mémorable lors de la venue de Milwall et de ses supporters réputés en 2004. Le sort du Ferencvaros semble jeté, le club plonge lentement dans la mélasse.Après des années de lent déclin, vient la chute brutale et assez impensable quand on pense à tout ce que représente Ferencvaros en Hongrie. Deux ans après son dernier titre de 2004, face à la situation financière catastrophique du club, les autorités du foot hongrois n’ont d’autre choix que de prononcer la relégation administrative du club. Pour le club le plus populaire de Hongrie, le seul à connaitre un léger rayonnement hors des frontières du pays, c’est du jamais vu depuis plus de cent ans. Malgré un ultime recours auprès de la Fifa, le sort en est jeté, et le Ferenc ne s’en est jamais vraiment remis. Le plus terrible dans cette histoire, c’est que l’année suivante, la Fédération hongroise sera obligée de reconnaitre que la décision s’appuyait sur des calculs financiers faussés. Las, le Ferencvaros n’a même plus la force de porter l’affaire en justice et se contente d’un match amical contre la sélection nationale pour toute réparation. Quand on mesure ce que fut ce club, cet aveu d’impuissance est terrible.
Comme souvent dans le cas de grands clubs qui descendent brutalement, la remontée est tout sauf évidente. Il faudra trois saisons de purgatoire au Ferencvaros, pour que le club retrouve l’élite hongroise en 2009. Auparavant, en 2008, le club a été racheté par un investisseur britannique Kevin McCabe, par ailleurs investisseur dans un certain nombre d’autres clubs, en Chine, en Belgique ou au Brésil. Autant le dire tout de suite, cet investissement respire tout, sauf le respect et l’amour sincère du club chéri du peuple hongrois. Quelque part entre Jack Kachkar et Colony Capital, et malgré le projet de rénovation du stade Albert Florian, prévoyant de passer sa capacité de 18000 à 25000 places, l’investisseur anglais ne fait donc même pas rêver. Dans un pays frappé de plein fouet par la crise économique et encore loin de l’Union Européenne sur bien des points, la compétitivité de ses clubs de foot est illusoire.
Depuis deux saisons, Ferencvaros vit une vie tranquille de club moyen du championnat hongrois, entre joie éphémères, quelques espoirs et de grosses claques comme le 0-6 infligé par les grands rivaux d’Ujpest, le 11 septembre dernier. Actuellement quatrième, le club espère des jours meilleurs. En étant sûr que malgré la fidélité jamais démentie de ses supporters, les heures de gloire sont définitivement révolues.
A voir comment un club jadis si grand a pu devenir si anonyme, si léger, au point de ne même plus peser sur le plan national, il y aurait matière à une mélancolie excessive. Mais pour quiconque croise des traces du passé de Ferencvaros dans Budapest, pour quiconque suit de près ou de loin le parcours de ce club, l’essentiel n’est pas là. Peu importe l’effectif à peine digne d’une équipe de Ligue 2 et peu importe que le club ne soit même plus digne de passer des tours préliminaires d’Europa League, comme un vulgaire Montpellier. Ferencvaros, reste un symbole, celui d’une survivance d’un certain esprit de résistance hongrois, ayant traversé les dominations autrichiennes et communistes, les guerres et le libéralisme sauvage. Pour neuf bandes blanches et vertes, pour ce nom qui claque, l’expression consacrée n’a jamais été aussi vraie : les grandes équipes ne meurent jamais.
