Après des années de marasme professionnel, les arbitres français ont donc trouvé la parade fabuleuse. Chaque année, ils inventent quelque chose de nouveau, une application subtile d’une règle existante, pour bien rappeler au monde du football qu’ils existent. Généralement, cette proposition est choisie par le plus con d’entre eux, au terme d’un repas bien arrosé, partant du principe que plus c’est gros plus ça passe, ces messieurs n’hésitent jamais dès lors qu’il s’agit d’incongruité. Après avoir chassé les mains involontaires dans les surfaces avec l’acharnement d’un Emile Louis à un congrès de la Cotorep, les arbitres se sont décidés cette année à punir sévèrement toute forme de contestation. C’est une riche idée que celle de la distribution en effet miroir des cartons jaunes. Désormais, chaque joueur réclamant vigoureusement un carton sur faute adverse se verra attribuer lui-même ledit carton jaune. Une sorte de donnant-donnant à la française...
Le footballeur français est un râleur comme les autres
On voit bien ce qui se cache derrière cette mesure. Faire du râleur, du contestataire, l’ennemi de l’esprit sportif, celui qui incite à la violence et ne respecte plus rien. Avec ce genre de raccourcis idéologiques typiques de ceux qui n’ont pas trop d’idées, le pauvre type qui va réclamer un carton jaune, plus par reflèxe que par vice, sera immédiatement à ranger du côté des hooligans et de tous ceux qui veulent faire la peau à l’arbitre.
Il y en a un peu marre de sans arrêt devoir se justifier de ne pas être parfait, sous prétexte qu’il s’agit de sport. Dans une activité où le but du jeu consiste tout de même à détruire l’autre, au moins de manière figurée, on sait bien que les démonstrations spectaculaires sont inévitables. Le joueur conteste, rabroue parce qu’il est pris par l’action, l’enjeu et l’adrénaline d’un match. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de tout tolérer, juste de préciser qu’il y a toujours une marge entre une simple contestation, même répétée, et un flot d’insultes ou une menace physique. De cette nouvelle manie de vouloir gommer toute forme de dialogue contestataire entre les joueurs et l’arbitre, il faut en effet craindre un léger manque de sens.
Car, contester la décision, c’est non seulement accepter la règle, mais aussi reconnaître au référent son autorité, tout en lui concédant intelligence et souplesse. Ainsi, un « Il y a jaune là-dessus merde, Monsieur Chapron ! » peut aussi bien se comprendre comme « Au-delà de votre autorité incontestable et chèrement acquise au termes de stages méritoires, que symbolise si bien les reflets d’intelligence luisant sur vote crâne lisse, ne pourriez-vous pas céder la place un instant à votre clairvoyance et votre liberté d’esprit légendaire pour tenir compte du bruit que fait le sens de l’Histoire en grondant sous vous pas ? »
Toute contestation d’une décision brutale est naturelle. Que cette décision soit juste ou injuste, émane d’une autorité reconnue ou non n’importe pas. Tant qu’elle reste dans le cadre de la bienséance, bien qu’un enculé ne soit pas exclu non plus de temps à autre, elle a donc toute sa place sur un terrain de football. Et puis que feraient les joueurs de football de leurs mains s’ils ne pouvaient les joindre pour implorer la clémence ou manifester leur incompréhension ?
Tous unis, pour gommer les soucis...
Mais ce phénomène ne s’arrête pas aux sifflets, il marche aussi dans le fonctionnement des clubs. Désormais, et ceci date sans doute d’avant Knysna, il n’est pas rare de voir un président rappeler que le chef c’est lui et que ceci signifie qu’il est le seul à pouvoir l’ouvrir, que ceux qui sont pas contents n’ont qu’à partir voir ailleurs si la pelouse pousse plus verte. A Arles Avignon, on peut ainsi virer un entraîneur sous prétexte que celui-ci parlait trop à la presse. Et que sans doute, il permettait un peu trop de dévoiler l’incompétence totale de son président. Que l’entraîneur soit soumis au bon vouloir du président n’est pas nouveau. Mais ce qui l’est, c’est cette nouvelle exigence.
En dehors de choses très accessoires, comme de construire un effectif, définir un projet de jeu et gagner des matches, l’entraîneur se doit désormais d’avoir l’esprit club. Dans le nouveau lexique de communicants à la con que sont devenus là plupart des clubs professionnels, avoir l’esprit club consiste à taire toute opinion personnelle, de quelque nature qu’elle soit, pouvant nuire aux intérêts économiques de l’entreprise. L’entraîneur devient alors une langue de bois sur pattes. Il ne conteste plus l’arbitrage, son président et ne peut même plus critiquer ses joueurs.
Car évidemment, ce qui vaut pour les dirigeants, vaut aussi pour les acteurs du jeu. Entre entraiîneur et entrainés, et ceci marche dans les deux sens, c’est désormais l’entente cordiale ou rien. L’entraîneur aime ses joueurs, les comprend et les défend même lorsqu'ils sont en dessous de tout. Le joueur respecte son entraîneur, même quand celui-ci l’exile tout au bout du banc. Car toute entorse à cette règle serait rédhibitoire, jugée comme inepte par les grands moralistes du sport français, dont les fameux journalistes d’investigation de L’Equipe qui ont enfin pu, grâce à l’épisode du bus des Bleus, revêtir leurs costumes de petits juges. Il faut les voir ces gusses d’à peine trente piges, tout fiers de parader avec leur bouquin-scoop à la con et plein d’hypocrisie au moment de se cacher derrière leur petit doigt pour refuser d’admettre qu’ils sont dans le jugement de valeur.
Que ces gens là jouent à ce point les vierges effarouchées pour quelques mots en dit long sur le peu de place laissé à l'insolence dans le foot actuel. Et il est ironique de noter que c'était sans doute ces mêmes gens qui ne comprenaient pas que Zidane puisse réagir à des insultes sur un terrain de football, parce qu'après tout, disaient-ils,"Ca fait partie du foot..." Il faut croire que le foot a changé. Que ces mecs puissent écrire dans le même journal que le regretté Antoine Blondin leur manque aussi beaucoup est impensable. C’est marrant, mais on ne les imagine pas, à l’instar du gars Blondin, sécher un match à Twickenham pour aller s’enquiller des verres au fond d’un pub londonien avec Roger Nimier.
Pas étonnant quand on sait à quel point L’Equipe donne le ton aux autres journalistes, que les acteurs du football se sentent gênés au moment de s’exprimer. Et c'est ainsi que des footballeurs insolents calquent leurs discours sur ceux des bureaucrates. Et même si celui-ci ne respire pas forcément l’intelligence, il est presque rafraîchissant de voir Hatem Ben Arfa se détourner des règles de la bienséance et se poser en victime millionnaire. Si le footballeur ne peut plus être un peu con et excessif, à quoi bon taper dans un ballon ?
La contestation, pour un football acnéique mais fier de l'être
Pour rappel, le droit de contester, c’est aussi et presque avant tout le droit de dire et de faire des conneries. Soyons honnêtes, si nous tenons tant à la contestation dans le football, c'est pour ce sel qu'elle ajoute, ce piquant qui donne à toux ceux qui aiment le football une belle occasion de se marrer. L'épisode de Knysna était surtout et avant tout drôle. Et on ne peut jamais vraiment en vouloir à des gens qui vous font marrer. Un footeux qui conteste, c'est fatalement de l'excés, du non sens et des mots qui tentent de rattraper sa pensée. Ne nous privons pas de telles occasions de se marrer. Pour une photo d'Anelka en Darkvador, pour le Facebook des Bleus, pour une diatribe maladroite contre les hommes au sifflet, pour une dénonciation de l'esclavagisme à crampons, pour toute cette insolence idiote, il ne faudrait jamais réfréner les vélléités libertaires des footballeurs.
Et ceci vaut encore plus pour le public. Désormais, le public se doit d’être sage et d’accepter la soupe qu’on lui sert sans broncher. Inutile d’avancer que le public, même brocardeur et même imbécile, peut parfois avoir raison. Que quand une bonne partie des médias, sans doute échaudée par la jurisprudence Jacquet, a soutenu aveuglément les Bleus avant de les piétiner, le public sifflait déjà dans les stades depuis longtemps. Et on se souvient alors des critiques qui s’abattirent sur le public marseillais, tout ça parce qu’il avait osé exprimer son mécontentement après une purge contre l’Argentine en février 2009.
Plus proches de nous, comment ne pas voir dans le dernier épisode aulassien suite au derby perdu, plus qu’un numéro de tribun habile, une volonté quasi naturelle de voir son public taire son mécontentement à tout prix. Qu’un président ait déjà ourdi le licenciement de son entraîneur est une chose acceptable moralement, à condition que les journalistes le taisent et que le public ne le réclame pas. Bienvenue dans un monde de communication moderne. Si les supporters n’ont plus le droit à l’illusion que leurs requêtes puissent être entendues, après s’être vu retirer le droit de banderoler et de fumigéner, il ne faudra pas s’étonner qu’ils ne viennent plus au stade. Les tenants d’un football poli, discret et à la raie bien au milieu auront alors gagné. Quelle triste ironie, quand on sait que le football comme le rock’n’roll, en art à tout jamais adolescent, se doit de vivre dans l'insolence primaire, souvent ridicule, mais indéniablement nécessaire.
