Il y a quelques mois, à la question d’un journaliste lui demandant pourquoi les gens le sifflaient sans cesse sur les stades, Ronaldo a eu cette réponse lapidaire : "Parce que je suis beau, parce que je suis bon, parce que je suis riche… Je ne vois pas d’autre explication."
Immédiatement, tous les rieurs, les sarcastiques, les twitteurs, toute cette communauté avachie s’est gaussée. Quelle lamentable erreur. Car, il aurait d’abord fallu voir le visage de cet homme au moment de prononcer ses mots, sa moue au sortir de cette phrase et son incroyable et profonde sincérité. Il ne dit pas ça par bêtise, par prétention et encore moins pour faire un coup de communication. On ne parle pas de Joey Barton, là…Non, il dit ça parce qu’il le pense, parce que c’est vrai et parce que marteler des évidences n’impressionne que les faibles se cachant derrière la philosophie du doute et de la modestie pour mieux dissimuler leur indécrottable rancœur d’avoir cédé trop tôt. Kiki n’est pas du genre à culpabiliser pour le complexe d’infériorité des autres. Parce qu’il est beau, parce qu’il est bon, parce qu’il est riche.
D’abord, la beauté. Cristiano Ronaldo est beau, parce qu’il a renvoyé la beauté dans le football à ce qu’elle aurait toujours dû être, le fruit d’un jugement péremptoire de jeunes filles de treize ans. Il a remis à leur place d’un coup, toute cette clique voulant absolument donner du sens artistique au football et voir du beau dans des courses cramponnées. Il a ringardisé tous ces tenants du beau jeu, tous ces types qui vous parlent d’arabesques, tous ces cons qui croient voir dans le jeu de Barcelone, le beau qui manque à leur décor crasse. Le beau de Barcelone, c’est celui d’un art dépassé, d’un art qui tient absolument à ce que l’artiste soit au-dessus de son public, avec des belles lignes et des belles courbes, des lignes qui épousent le plus souvent celles de la morale d’ailleurs, le tout sous l’œil impassible d’académies diplomantes. Fumisteries d’un autre temps. Le beau dans le football, c’est la gueule d’un mec et puis c’est tout. Tu préfères être Kastendeuch pour une nuit ou Ronaldo pour toute la vie ? Voilà, le beau dans le football et voilà pourquoi il est idiot de rire quand Kiki prétend y appartenir.
Classe, pas classe, ce qui est classe et ce qui ne l'est pas

Mais j’entends déjà les tenants du beau jeu prétendre interdire à Kiki toute prétention à accéder à un quelconque panthéon artistique, parce que bien sûr, il lui manquerait l’essentiel : la classe. Ah, la classe, ce nouveau fourre-tout, ce mot à la con, désignant aussi bien un costume bien coupé sur les épaules d’un britannique rougeaud que le panache d’un autre au moment d’accepter la défaite. Vaste champ de perplexité, surtout. De quelle classe le prive-t-on le Kiki ? De celle d’un Bergkamp qui pleure sa mère comme Delarue, au moment de prendre l’avion ? De celle d’un Redondo qui écoute pousser ses cheveux ? De celle d’un Del Piero qui doit la moitié de ses succès à des injections et l’autre moitié à Moggi ?
Difficile à dire, parce que voyez-vous, la classe… c’est la classe, tu l’as ou tu l’as pas. Et donc, la cause est entendue Ronaldo ne l’a pas. Et puis en plus, il a choisi les méchants du Real, les mauvais perdants, ceux qui détruisent le beau jeu, qui cassent les jouets des enfants pauvres de Barcelone. La cause est entendue, Ronaldo est moche, même Ben Laden ferait un gendre plus présentable. Alors pouffez messieurs, pouffez au moment de l’entendre évoquer sa beauté. De toutes les manières, il n’est même pas bon, n’est-ce pas ?
Ce type est portugais bon sang !
Parce que mettre 40 buts en une saison, ce n’est rien naturellement. Parce que faire gagner Manchester et le Real, n’importe quel crétin le fait toutes les semaines .Qu’il mette des triplés ou des quadruplés chaque semaine, comme d’autres enfilent leurs chausettes, et l’on minimise ses adversaires. Qu’il marque d’une talonnade aussi instinctive qu’astucieuse et l’on parle de chance et l’on soutient qu’un footballeur digne de ce nom aurait contrôlé la balle, levé la tête et bien entendu, signe suprême de l’époque, fait la passe à un équipier mieux placé. Toujours tort, trop haut, trop vite, trop fort. Parce que surtout,se sortir de rien pour arriver au sommet, c’est tellement facile. Ce type est portugais. Portugais bon sang, et vous avez vu jusqu’où il est monté ? En partant de nulle part donc, avec des boulets énormes aux pieds. Et comment ? En bossant, en s’arrachant, en ne lâchant jamais. C’est autre chose que Messi quand même, non ?
Parce qu’allez, il faut bien évacuer le problème, même s’il n’y a que l’autre Kiki, le Jeanpierre de TF1, pour se demander encore qui est le plus fort entre l’éléphant Ronaldo et l’hippopotame Messi. Parce que le monde a choisi l’autre, celui qui finira sans doute avec 8 Ballons d’or, 7 Ligues des Champions et deux Coupes du Monde… Mais qui ne sera rien d’autre qu’un surdoué, un type né sous une bonne étoile. Un génie facile et souriant, rien de plus, quelle tristesse. Messi a un regard de veau qui regarde passer la gloire des affranchis, celle qu’il n’atteindra jamais, parce qu’il est l’élu et qu’il ne vit que par ceux qui l’ont installé à cette place, les citoyens du foot, les autres, les assis. Messi finira comme Zidane, à inaugurer des stades Coca-Cola dans des pays du tiers-monde improbables, frottant la tête des enfants souffreteux d’une main et encaissant les chèques de l’autre. Ronaldo lui gardera ses deux mains bien en évidence pour les plonger dans le stupre et la fornication, le luxe vulgaire et la morue proustienne, histoire de ne jamais oublier tout à fait dont il vient.
Lance Armstrong avec un ballon
Ronaldo lui, est tellement plus. C’est Dylan à vingt piges, le fils d’électricien qui décide de mettre NY à ses pieds, parce qu’au fond de lui, il le sait, il est né tellement loin de chez lui qu’il ne doit faire que s’efforcer d’y retourner. Alors du petit dribbleur doué de Lisbonne, il est devenu l’attaquant complet de Manchester, puis le roi incontesté du Real. Mais ça ne suffit pas, parce que tout ça semble trop laborieux, il marque des buts certes, mais c’est laid, parce qu’il joue pour ça, parce qu’il fait tout pour marquer. C’est tellement plus beau quand ça touche au hasard. Quand Ronaldo fout le tournis à toute la défense espagnole et inflige un 4-0 avec ses assistants portugais aux champions du monde, on ne dit rien. C’est normal, facile, c’est un amical, bof… Il atteindra les 100 buts en Liga en moins de trois saisons, mais ça aurait du être 100 de plus, si ses seuls adversaires (le vent, la gravité, Dieu...) voulaient bien admettre un peu plus rapidement leur infériorité.
Et pourtant. Ronaldo sur un terrain, qui court, qui peste, qui veut si fort ce ballon, c’est Flaubert qui sue sang et eau des jours durant pour trouver un seul mot, c’est Glenn Gould accroché à son piano comme un aliéné, c’est un type obsédé, qui se fout de tout le reste. Il joue au foot comme Lance Armstrong gagnait les Tours, avec une rage robotique, avec un égoïsme sans limites, avec une foi en lui que ne comprendront jamais les gens normaux. Ronaldo ne joue pas au foot, il est ailleurs. Il ne joue sans doute pas, gagner ne suffit même pas, sur un terrain, il n’y a que lui et le ballon. Et cette foutue cage adverse. Ronaldo joue pour voir jusqu’où il est capable de s’éblouir lui-même, jusqu’où son miroir peut lui refléter son sublime. Ses adversaires ne comptent pas, ses partenaires encore moins. Il n’est pas de cette race des collectivistes mous, tout cet égalitarisme débile qui voudrait nous faire croire que dans un système de compétition, on peut s’imposer en laissant la place aux autres. Lui ne veut rien des autres, tout de lui. Et c’est là qu’est le sublime.
Parce qu’être le meilleur dans un sport collectif sans passer justement par ce collectif, c’est aussi beau que renoncer au figuratif, que casser les codes de la narration, que mélanger les cartes. Et c’est dire à un monde terrorisé par l’individualisme vers lequel il glisse pourtant chaque jour un peu plus, n’ayez pas peur. Je le fais, parce que je peux le faire. Parce que je suis beau, parce que je suis bon, parce que je suis riche. Cette phrase résonne aux oreilles de ceux qui savent comme un "Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font". Mais Cristiano est plus que Jésus, il est aussi Judas traitre aux yeux des ignorants et Marie Madeleine, multipliant les buts comme d’autres les passes.
Qui triche ?
La richesse, donc. Sans l’élégance de la générosité, naturellement. Quand Messi multiplie les miracles et rend les enfants heureux, Ronaldo est sur son yacht et compte les diamants de sa montre. Mais qui triche ? Ces faux modestes ou les vrais riches, de ceux qui savent qu’il n’y a de vrai bonheur sans un peu d’arrogance, sans ce petit soupçon d’envie qu’on voit se dessiner chez les autres ? Parce qu’il aurait un prénom christique, on voudrait le voir pauvre, mendiant, décharné. Ronaldo amasse un maximum de blé, et il n’y a absolument rien d’immoral là-dedans. En tout cas, pas plus immoral que de voir des gens payés pour être publicitaires, chargés de communication, sociologues, analystes média, toutes ces professions en « il en faut » quand tout indique au contraire qu’il n’en faut surtout pas. Les mêmes qui crachent à la gueule d’un Ronaldo opulent se laissent enculer goulument par leurs banquiers, rapaces millardement supérieurs. Pourtant, un Ronaldo milliardaire sera toujours plus respectable qu’un Yann Barthes millionnaire. Mais ce n’est pas grave. Cristiano Ronaldo le sait. Il continuera de parsemer ses cavalcades d’insupportable, d’hérisser ses chevauchées d’ignominieuses arrogances, de coiffer ses frappes du goût terrible de l’immoral et ne relâchera jamais l’ardeur de sa prétention. Parce qu’ils seront toujours là les autres, les jaloux, les assis. Parce qu’il est beau, parce qu’il est bon, parce qu’il est riche. Parce qu’il les emmerde avec un grand A.
