La vidéo ou la fausse solution idéale
Ce dimanche, il faudrait être fou pour le nier, ont donc eu lieu deux spectaculaires erreurs d'arbitrages. Personne ne peut les mettre en doute, dans les deux cas - pour un hors-jeu et pour un but qui franchit la ligne -, il est question de dizaines de centimètres. Et dans ce monde de machos, les centimètres c'est souvent précieux... Dans ce genre de cas, la vidéo apparait alors comme la panacée, capable à elle seule de régler toutes les polémiques. Seulement, pour deux cas comme ceux là, il y en a autant si ce n'est plus, où la ligne de décision se mesure plutôt en millimètres. Combien de fois le week end, les consultants ne sont pas d'accord sur la supposée position hors-jeu d'un joueur ? Y compris quand il s'agit d'anciens arbitres, pourtant censés se baser sur le même règlement que leurs collègues encore en activité... L'arbitrage a ses clans, mais quand même. En effet, ce serait déjà bien plus facile si tout le monde connaissait correctement la règle, sans essayer de la ré-inventer tous les trois matches. Hors-jeu du pied ? Du bras ? Du doigt ? De la tête ? Du buste ? Et on vous passe les histoires de "sur la même ligne" et" presque la même ligne". Dans un tel espace d'indécision, qu'est-ce qui fait la différence ? Le jugement humain. Sur ces hors-jeu de justesse, vidéo ou pas, il y aura donc toujours une différence d'appréciation. On peut même estimer, que la vidéo susciterait parfois encore plus la controverse. Car, il est très facile d'orienter l'oeil du spectateur en choisissant l'instant précis d'où part le ballon... Si l'on ajoute à ça la façon de tracer la ligne du supposé hors-jeu... Et inutile de préciser qu'avec au moins vingt-quatre images secondes, l'action a de quoi être largement biaisée.
Au haut niveau, dans 95 % des cas, l'arbitre de touche voit juste. Si par malheur, sur un hors-jeu flagrant, les juges de touche se trompent, c'est qu'ils ne sont tout simplement pas bons, comme parfois les joueurs peuvent l'être... Mais pour ça, on ne demande pas encore la vidéo pour un contrôle foiré. Si le joueur est hors-jeu d'une poignée de centimètres, n'essayons pas de refaire l'action et laissons la se jouer à l'appréciation de l'arbitre sans en faire des tonnes. Et ce qui vaut pour une ligne de hors jeu, vaut pour une ligne de but. On pourrait penser que le franchissement d'une ligne par un ballon est forcément limpide sur des images vidéos. Si ça se joue à quelques millimètres, il n'en est rien. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Et on parle là, de ce qui semble le plus acceptable, le plus filmable, le plus lisible. Car permettre la vidéo pour juger ce genres d'actions, c'est ouvrir la porte à un interventionisme forcené de la vidéo. Sur les penaltys, les coup francs, les cartons, les touches, les corners. Et pourquoi pas, tout sera alors permis, pour les insultes proférées contre les arbitres, avec lecture labiale par un spécialiste agréé par la Fédé. Ce genre de discours anti-vidéo, pourrait passer pour conservateur, il l'est sans doute un peu, mais il se construit surtout contre une vision du football qu'on ne peut accepter. Car, derrière cette argumentation technique, sportive, visant à nous faire croire que le football serait tellement plus merveilleux si la vidéo prenait les décisions, il se cache un discours plus insidieux, témoin finalement d'une époque et d'une atmosphère...
Football et vidéo ou la fin d'une certaine idée de la magie
Car derrière ce discours pro vidéo, se planque naturellement une certaine idée de la morale, de la justice. Un arbitrage vidéo serait une question de justice. La vidéo règle donc tout, pas étonnant dans une societé où les caméras de surveillance remplacent les flics. L'humain est globalement sympa certes, mais il est faillible. Or, cette societé n'accepte plus l'erreur. Le juge, le médecin, le pyschiatre, le professeur, tout le monde doit être parfait, l'erreur gêne, l'erreur devient inacceptable. Derrière cette volonté de limiter au maximum le pouvoir de décision de chacun, derrière des lois ou des dispositifs technologiques, se cache la négation rampante de l'individu. Et pourquoi s'en inquiéter ? Car pour la politique, comme pour le football, n'ayez crainte braves gens, c'est au nom de la justice et de l'ordre moral qu'on agit. Rien que ça.
C'est oublier un peu vite que ce sont aussi les erreurs de l'arbitrage qui ont fait la légende du football. De quoi a-ton parlé hier, immédiatement après le match des Anglais ? De 1966 et du but injustement - ou pas - accordé. Qui se souviendrait, à part quelques Anglais égarés, de cette finale sans ce fait de jeu ? La légende se construit là où l'interprétation est possible, les faits simples et froids ne font rêver personne. C'est d'ailleurs marrant, de voir un type comme Pierre Ménès dont l'activité principale consiste à surfer sur ces erreurs d'arbitrage, réclamer ardemment cette vidéo. On lui a dit à Ménès qu'une fois les débats sur l'arbitrage écartés, il lui faudra parler football réellement, tactique et technique ? Ca risque de se voir à force l'imposture, non ?
Ainsi donc, il aurait été plus moral que l'Angleterre voit son but accordé. Toujours les mêmes grandes expressions, les mêmes qui gueulent après un joueur qui fait une main, qui plonge pour accentuer une faute. Les mêmes cris pour nous expliquer que ce n'est pas possible de continuer, non, le football doit être du côté des valeurs du sport... Du côté de David Douillet. Rappelons la seule valeur universelle du sport : le plus fort doit gagner. Basta. Le reste n'est que littérature. Jouer avec des règles, c'est déjà les accepter.
Dans le fond, ce qui se cache derrière cette volonté d'imposer la vidéo, c'est aussi le symbole d'une nouvelle forme de football. Ce dernier est avant tout télévisé, le résultat et les décisions doivent répondre aux attentes des téléspectateurs. Tant pis, si on va à rebours de la nature même du sport, incertain, injuste et humain. Ajoutez à cela, l'intrusion progressive de la classe politique et c'est la catastrophe. Dernier exemple en date, la pétition lancée par les pontes de l'UMP pour instaurer la vidéo dans le football. C'est vrai, qu'il n'y a sans doute aucune autre urgence en France. Mais là encore, soyez en certains, ils s'en moquent bien du football, c'est une sorte de nouvelle moralité qu'ils visent. Pour un politique, le footballeur doit rendre des comptes pour une défaite, s'excuser pour son instinct et refuser tout ce qui ressemble à de la faillibilité. Le footballeur doit donc se plier aux nouvelles règles de notre societé qui croit en son dieu image et ne pas le faire, serait donc dingue. La preuve, nous dit-on, même les cousins arriérés du rugby et leur connerie de ballon ovale s'y sont mis. Génial, et en hockey sur gazon, ils font quoi ?
Le foot est devenu ce qu'il est grâce à l'espace d'incertitude qu'il entretient. Seul sport où le petit a toujours de réelles chances, le football se doit de garder un arbitrage à son image. Hiérachisé, avec une élite la plus performante possible. Mais avant tout humain.
