Le football à animer ou à figer ?

Écrit par Stéphane Deneits
Évaluer cet article
(3 Votes)
Il est toujours risqué de confronter deux technologies. Qui plus est quand elles font partie de notre existence depuis toujours, que notre quotidien ne peut que rarement s’en défaire. Le football n’échappe pas à la règle. Sport roi d’une époque qui semble parfois aller de façon irrationnelle, ce qui n’était à la base qu’un simple jeu de ballon est aujourd’hui sous les feux des projecteurs, oeils numériques et autres merveilles virtuelles. Le tout mixé pour atterrir gentiment dans nos petits cerveaux en éveil, béatement satisfaits par le spectacle proposé. Toutefois, le football semble prendre une autre dimension à l’arrêt. Quand la photographie s’acoquine avec le ballon rond, c’est une toute autre perspective, empreinte de mille sentiments contrastés, qui vient s’offrir à nos yeux.

HR-192-Choc-Barthez-Ronaldo

Photographie et football. Voilà un sujet vaste. Toutefois, il est réducteur de ne penser que le mariage n’a lieu qu’entre ces deux belligérants, le sport dans son ensemble pouvant être englobé dans cette réflexion. « Citius Altius Fortius » et clickus. Le voilà. Nous tenons notre cliché. Tout est là, tout est capté. Place à nos sens, en éveil comme jamais. Les horizons se révèlent alors infinis. Et surtout jamais démentis, ni démodés. Courent-ils le risque d’être un jour désuets ?

On aurait pu le craindre. Sans vouloir jouer les réacs ou les nostalgiques, force est de constater que les temps ont changé. En bien ? En mal ? Difficile de s’avancer tant les sentiments sont ambivalents. A t’on la légitimité pour se plaindre au vu de l’offre proposée ? Ere numérique oblige, le foot a pris de la hauteur, de la profondeur, de la valeur. Nous ne pouvons plus rien rater d’un match de foot. Nous ne pouvons plus rien rater des faits et gestes de la planète foot. Le menu est copieux, donne la possibilité de choisir, et une fois immergés, nous ne pouvons rien manquer. Zoom, ralentis, gros plans, plans d’ensemble, sons, ambiance : pas de doute, nous sommes au stade. Physiquement. Tout est bien. Tout va bien. Vraiment ?

Overdose numérique

N’est ce pas trop ? Les réalisateurs zélés ne poussent-ils pas le bouton un peu trop loin ? Les points de vues seront partagés, le débat pourrait être éternel. Mais tentons d’avoir un parti pris car une partie du public finit par désavouer la retransmission du match de football à la sauce 21ème siècle. L’indigestion est grande. Cherchons le calme, car tout va si vite, si loin. Ailleurs et partout. Point de super ralenti. Point de zapping effréné. Point d’effets cumulés zoom microscopique - effets sonores grotesques. Plus de sons agressifs et pénibles. Laissons parler le figé, l’arrêté. Est ce le vrai noble art de la capture de l’émotion sportive ? Si on ne le touche pas du doigt, nous n’en sommes certainement pas loin…

Quel autre art que la photographie réussit de façon aussi brillante le renvoi des émotions, les instants magiques du foot ? Qui n’a pas quelque part enfoui au fin fond de son labyrinthe cérébral le renvoi d’un cliché célèbre ? Qui aurait fait le tour du Monde, la une des journaux et pris sa place au sein des meilleures encyclopédies du ballon rond. Qui se transmettrait généreusement de génération en génération, sans perdre la moindre fraction de sa magie les années passant. Nous avons tous notre image.

Pelé, le poing levé, porté à bout de bras par l’un de ses équipiers, dans la moiteur de l’Azteca en 1970. Maradona, le poing dressé lui aussi, à l’instant T de l’un des geste les plus célèbres de l’histoire, la « Main de Dieu ». Boli, en larmes après sa finale de Coupe d’Europe perdue en 1991 à Bari. La liste est infinie, et pioche aussi dans toutes les disciplines sportives. Avec pour icône absolue, le KO de Mohammed Ali infligé à Sonny Liston. La référence ultime, jamais égalée.

A fascination justifiée s’impose quelques éclairages. Ceux de l’histoire d'un sport tel qu'il s'écrit. Faite de récits, lectures, témoignages, soutenus par des images. Plus ou moins belles, certes, car n’allons pas croire qu’il suffit d’une simple pression sur un bouton pour obtenir un cliché légendaire. Loin de là. Mais malgré la parfois insignifiance d’une photo se cache une faille que nous pouvons emprunter pour tenter de revivre, ne serait ce qu’un fragment de secondes, un simple match.

L'addiction aux écrans ne doit pas faire oublier le temps où le football se vivait autrement. Un transistor à l'oreille et des supports visuels, écrits et photographiques. Malgré les débuts balbutiants de la télévision au milieu des années 1950 et les épopées glorieuses du Stade de Reims ou de l’Equipe de France 58, c’est toute une génération qui vibre à des actions de but imaginées « suite à un débordement sur l’aile gauche de Kopa qui centre pour Bliard, ce dernier reprenant victorieusement le ballon de la tête ». On voit ce même René suspendu dans les cieux, le cuir se dirigeant nonchalamment hors de portée du gardien, pendant que Kopa observe la scène, satisfait, à quelques mètres de là. Le voilà, le résumé de cette victoire, tout de noir et blanc à l’œil, tout en couleurs et en sourires dans l’imaginaire de chacun.

Reflex émotion

Là est le mérite de faiseurs de clichés. Savoir être là au bon moment, au bon endroit, à la bonne émotion. Sans jouer les naïfs, soyons forcés d’admettre que la pointe technologique du matériel utilisé n’aura que le mérite d’embellir la photo. Il ne faudra pas attendre des miracles d’un simple jetable ou d’un numérique bon marché bradé quelque part sur le web. Le pro, aussi bien au sens propre comme au figuré, sera le seul à nous servir ce que nous aimons, c’est à dire une belle photographie de sport. Qu’il s’agisse d’un fait de jeu ou d’une expression. D’un geste technique ou d’une émotion. Le stress, l’inquiétude, la joie, la perplexité, la délivrance, le bonheur, la fatigue, la complicité…Le catalogue serait trop long à énumérer.

Mais le spectacle peut être ailleurs que sur le terrain. Un parvis de stade, un public qui retient son souffle et regarde dans la même direction, des supporters tous poumons dehors, de la tribune bariolée, un chef d’état oubliant quelques secondes sa fonction suprême… Tout et tout le monde prend sa part et participe au spectacle. Au chasseur d’images d’en faire le portofolio et d’en porter toute la folie par le biais du média qui lui est réservé. Avec l’espoir secret de voir son travail exposé, placé sous verre pour l’amateur admiratif, en poster pour le gamin rêveur, en fond d’écran pour le geek de la planète ronde. Pendant que la vielile VHS ou le DVD fraîchement achetés attendront sagement la prochaine fois où ils seront déballés…

Reste le meilleur qui est certainement ailleurs. Dans la partie immergée de l’iceberg, loin des lumières et des flashs du football professionnel. En bas de l’échelle, là où tout commence. C’est une partie de beach soccer endiablée entre gamins café au lait sur la plage de Copacabana, le Pain de Sucre en toile de fond. C’est une galerie de portraits, les yeux rivés sur le poste télé diffusant un match de poule de la Coupe du Monde 2006, dans un bouiboui de Lomé. C’est encore des visages maculés de boue, les joues piquées au rouge, un froid dimanche matin de février quelque part en Bourgogne, lors d’une rencontre entre équipes voisines. Ou une main courante et ses habitués dans le Lancashire. Un débutant répétant ses gammes, ses jongles, sa conduite de balle. Une buvette et ses rires. Une scène de sport. Une scène de vie. Un espace où la vidéo ne rendrait aucune émotion, si ce n’est une banalité affligeante. Un endroit où un cliché peut immortaliser à tout jamais le bonheur simple de se retrouver autour d’une même passion. A la chaleur d’un morceau de papier glacé.

Dernière modification le Jeudi, 01 Juillet 2010 22:13
Stéphane Deneits

Stéphane Deneits

Aka Steph Hantastic, footeux toujours sur le grand plateau. Et gersois par dessus tout.

2 Commentaires

  • Lien vers le commentaire sipacup Dimanche, 04 Juillet 2010 17:02 Posté par sipacup

    Excellent article, chaque art doit être pratiqué dans ce qu'il a de particulier: la photo n'est pas la vidéo sans le mouvement (et le son).

    Petite coquille : "a t'on la légitimité" s'écrit bien sûr "a-t-on".

    Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.
  • Lien vers le commentaire didier sept Samedi, 03 Juillet 2010 11:12 Posté par didier sept

    Joli!

    bravo et merci Steph

    Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

Ajouter un commentaire


  • logo_les3points
  • logo_studio134