Le footballeur, le coupable idéal
14M d’euros de salaire annuel, que ce soit pour Ibrahimovic, Mère Thérésa ou Bill Gates, ça paraît franchement beaucoup. Alors de suite, le premier réflexe pour un être normalement constitué ( entendre par là, tout le monde sauf les banquiers et les agents immobiliers ), c'est de crier à l'indécence. Parce que bon s'entendre tous les jours parler de crise, espérer comme le Saint Graal le passage de son ticket restau de 8 euros à 8 euros 50 et voir un poney suédois ramasser la timbale, ça peut contrarier, c'est humain. Alors, on essaie d'argumenter et de trouver des raisons à peu près objectives, pour ne pas se faire taxer de jalousie. On revient alors 40 ans en arrière, pour faire remarquer que dans le sport, la finance ou la vente ambulante de trombones sur les marchés, on ne voyait pas d’équivalent en terme de rémunérations.
Henry Ford, un des plus grands industriels de l’histoire devait toucher à l’époque un salaire équivalent à celui d’un arrière latéral de L1 d’aujourd’hui. Le fordisme dépassé par Didier Digard, c'est sans doute pas bon signe pour notre époque. Bref, oui le capitalisme a sacrément dévié ces dernières années. Et à part Alain Madelin, on va dire qu'on est à peu près tous d’accord là-dessus. Qu'un ministre socialiste puisse s'en offusquer pourrait donc paraitre logique.
Mais pourquoi la classe politique ne se réveille que lorsque que l’on aborde le sujet des salaires des footballeurs pour crier à l’indécence, au scandale, au dégoût, à la république que l’on assassine?
Parce que depuis la signature du suédois à long appendice nasal, nous avons eu le droit à une litanie de réactions indignées de la part de la classe politique. A gauche comme à droite, on est horrifié par l’impudeur des montants affichés, l'immoralité du milieu sportif professionnel alors que dans les petits clubs on se bat comme des chiens pour survivre.
Oui, on commence à comprendre. Après Knysna et même le dernier Euro, on avait déjà compris que le footballeur se devait d'avoir un comportement exemplaire. Avec un gouvernement ayant placé l'éthique, la morale et la normalité comme des réformes essentielles, il était donc urgent de montrer du doigt le gros salaire de Zlatan. C'est sans doute bien plus facile de faire la leçon à des footballeurs qu'on ne rencontrera jamais, que de tancer la famille Peugeot. Mais la vie politique décide ainsi, il faut donner son avis en allant surtout dans le sens d'un vent démagogique. Alors on flatte l'ouvrier footballeur du dimanche, en oubliant de lui donner du boulet les autres jours de la semaine. On s'indigne des dizaines de millions, on dérange les grandes expressions tout en acceptant les honneurs, les dorures et les parachutes confortables. Selon que vous soyez du bon côté ou pas de la morale. Comme si une bonne partie de cette classe politique ne se comportait pas comme une classe de LEP en réinsertion quand on a la chance de tomber sur le triste spectacle des questions au gouvernement un mercredi d’inactivité totale entre Derrick et Miss Marple. Alors, la cause est entendue, les footballeurs riches sont coupables.
Indécent : rouler en porsche sans le BAC
Aujourd’hui, ils doivent donc s’expliquer sur leurs salaires. Pourquoi eux ? A quelle petite vieille dame ont-ils volé sa petite pension ? Pourquoi personne ne prononce le mot honteux ou indécent quand tombent les droits Sacem de Jean Jacques Goldman ?
Parce que les footballeurs sont des cibles faciles. Ils sont payés à taper dans un ballon les cons, vous imaginez à quel point c'est facile. Et puis voir des jeunes, qui savent à peine écrire leur nom correctement et se coiffent avec des crêtes au gel ineptes, rouler en Porsche Panamera, c'est forçément plus injuste que de voir un chroniqueur de Canal Pelu ou un chanteur semi débile gagner en une soirée, six mois de salaire d'un mécanicien dentiste. Si on ajoute à cela que le footeux moyen s'entraine deux heures par jour et se blesse la moitié du temps pour profiter du généreux système social français, ça peut susciter la polèmique.
Pourtant des injustices dans ce bas monde, c’est pas ce qui manque. Des personnes qui siègent 2 fois par an au sein d’un conseil d’administration d’un pote de golf et touchent en échange l’équivalent du salaire annuel de 20 ouvriers, il y en a pléthore aussi. Mais là ça semble moins choquer...De là, à prétendre que c'est parce-que la première activité des politiques une fois leur fauteuils perdus est d'en retrouver un douillet dans ces conseils d'administration, il n'y a qu'un pas à franchir.
Car l’Etat dans tout ça, est finalement un des grands bénéficiaires de ce système imparfait. Avec la loi des 75% du gouvernement Hollande, le salaire d’Ibra rapporterait aux caisses de l’état 56 millions d’euros (40 millions en impôts et 16 millions en charges sociales). Pas mal en ces temps difficiles. Pour sûr qu'au moment de faire les comptes, ces mêmes politiques se souviendront alors avec émotion du footballeur ouvrier.
Et puis après tout, ces sportifs ne volent leurs salaires à personne non ? Cela s’appelle simplement la loi de l’offre et la demande. Un footballeur est un salarié. Privilégié, c’est sûr, mais un salarié. Et le foot est le seul milieu où le salarié est mieux payé que le patron et récolte en majorité les fruits de son travail. On pourrait croire que la gauche se féliciterait enfin de la victoire du travail sur le capital. Mais non…Si on s'en tient en plus au cas spécifique du PSG et du Qatar, l'argent provient intégralement de fonds privés et il n'y aura pas besoin pour assurer le 13e mois et les primes de Zlatan de gruger la CSG ou de faire des virements sur un compte aux Bahamas ? A croire que tout le monde regrette naivement l'époque où l'on payait tout en dessous de table pour ne choquer ni son public, ni son percepteur.
