C’est un axe de débat inévitable. Dès que les commentateurs du football veulent affliger ce sport, le mettre plus bas que terre, le culpabiliser de tous les maux aux yeux de l’opinion, ils montent au pinacle le rugby. Le sport qui aurait toutes les qualités que le football n’aura jamais. Un peu comme le bon élève qui sert de référence pour dénigrer tous les autres. Sauf que bien sûr, ce bon élève n’est jamais le modèle qu’on pense. Et que comme les autres, il fume dans la cour. Mais qu’à cela ne tienne, il faut créer une illusion, un idéal publicitaire et politique, le rugby est ainsi devenu le tremplin idéal de tous ceux qui veulent écraser le football sous leur morgue ignorante.
Rugbymens gentlemen, footballeurs voyous
Le rugby serait d’abord le sport de la discipline, du respect. Quand le footeux est incapable de se gérer seul plus de trente secondes, le rugbyman ne dit jamais rien à l’arbitre qui l’engueule. Il faudrait revenir un jour sur cette nouvelle phobie médiatique autour de la contestation. Le dernier Lens-Lille, avec le certes caricatural Tony Chapron, l’a démontré : désormais il faut se taire. Quelle que soit la décision de l’arbitre, sa personnalité, les circonstances de cette décision et celles du match, le joueur doit la fermer et appliquer les règles. Pourquoi ? Toujours pour cette morale de faux-cul, celle qui voudrait préserver nos chères têtes blondes, leur montrer le bon exemple et toute cette imagerie de pacotille digne d’une Education civique d’un autre âge. Alors qu’on sait bien que ce que cache cet empressement à taire toute contestation, c'est une forme d'incompétence grandissante de l’arbitrage français. Plutôt que de faire progresser nos arbitres, donnons leur le droit de se tromper dans la quiétude. Comment ça, c’est pas tenable ? Et au rugby, vous avez vu comment ils sont sages ?Surtout que pour l’arbitrage, le rugby a son arme secrète, la vidéo. On a déjà dit toute la méfiance qu’on pouvait avoir autour de cet apport technologique. Mais on sait qu’on ne pourra sans doute que s’incliner. Que face à un tel mouvement, une telle dérive idéologique vers l’ovalie, les jeux sont faits. Puisque le rugby l’a fait, le football devra le faire. Inutile de prétendre qu’un sport ignoré par 90 % de la planète peut difficilement servir d’exemple incontestable au sport universel par excellence. Pourtant, tout semble logique aux tenants de cette rugbyfication. Avec cet apport, les footeux aussi deviendront des gentlemens, des types respectables qui feront de la pub pour des banques humaines proches des gens. Bienvenue dans le monde parfait de l’ovalie qui permet d'entretenir un autre rêve tout aussi pernicieux, la transformation des supporters de football en spectateurs de rugby.
L'ovalie comme nouvelle niche de la morale des faux culs
Car c’est là que se tient, la vraie nouveauté de ces derniers mois. Désormais, bon nombre de présidents de clubs de football français rêvent d’un public labélisé Stade Français. Des consommateurs prêts à s’enquiller un concert de Jean-Louis Aubert ou une apparition de Miss France dans un ballon géant, le tout sans broncher. Des gens qui viennent en famille dans le fameux bon esprit qui manquerait aux supporters du football. Car dans le fond, qu’est-ce que cachent Germain, la Tribune Famille et tous les autres projets simplistes de la direction du PSG ? La volonté de virer des supporters bruyants et frondeurs pour les fameux bons élèves du rugby.
Bien sûr, dans cette caricature permanente, tout le monde oublie que les supporters de rugby sont capables d’être aussi cons que les autres. Ils sifflent, conspuent et insultent l’adversaire ou l’arbitre. Mais dans cette hypocrisie médiatique, on transforme vite ça en une ambiance bon enfant, du style "nous dans le sud, on sait déconner, pas comme ces cons de manchots…" Bref, le débat est clos. Les rugbymans sont des gentlemens, leurs supporters des aristocrates distingués et il faudrait être le dernier des demeurés des hooligans pour ne pas vouloir que le monde du football s’en inspire. Les présidents des clubs de Ligue 1 suivent donc le mouvement avec avidité, comme le prouvent les nouvelles collections des maillots de l’OL ou l’OM, tout droit sortis du cerveau de Max Guazzini.
C’est l’évidence, derrière cette nouvelle passion football se cache d'abord une nouvelle pompe à fric. Car dès lors qu’on parle de valeurs, on peut être sûr qu’il se cache un publicitaire et un directeur financier sous chaque nouveau concept. Dans une France qui se veut bio, terroir et qui conchie tout ce qui ne ressemble pas à un retour vers les vraies valeurs, le rugby apparaît comme la panacée. Les publicitaires se sont donc jetés avec avidité sur ce sport et l’ont pompé jusqu’à la moelle. On a eu droit depuis trois ans au rugby pour vendre tout et n’importe quoi, même du gel douche. Ironique quand on sait que l’immense majorité des habitants du Sud-Ouest découvre à peine le pain de savon. Problème, le rugby n’existe pas dans la grande partie du territoire français. Tous les pros de la communication et de la publicité ont alors vite compris qu‘il leur fallait changer de stratégie. Pour réussir à faire du pognon avec ce concept foireux des vraies valeurs du sport, il suffit de rugbyfier le foot. D’où cette stratégie rampante depuis des années, visant à nous vanter les mérites de l’ovalie pour mieux nous faire dépenser du pognon. Et le tout, avec cette sacro-sainte bonne conscience bien sûr.
Le rugby, garanti 0% hallal
Fatalement, une fois les agences de communication lancées, les politiques s‘y mettent allégrement. Ils ne vont pas laisser passer une telle occase, celle de valoriser une France rurale, d’en-bas et vraies valeurs face à une France du foot hautaine et friquée. La Coupe du Monde, son bus et ses insultes, tombe alors à pic. L’occasion est trop belle de flatter une France modeste, travailleuse. Le terroir contre le bling bling. C’est oublier un peu vite que si un sport mérite l’appellation terroir, c’est évidemment le football. Chaque village ou presque a son terrain de foot. Le football est le lien social par définition, le seul à réunir toutes les couches sociales, toutes les communautés. Seulement, il est tellement plus pratique de l’enfermer dans sa représentation caricaturale, de le limiter à la capuche et aux lunettes noires d’Anelka.
Car derrière ça, se cache aussi un discours plus insidieux. Celui d’un rugby plus terroir, plus proche des racines françaises. Un sport plus français, sans doute. Le sport de ceux qui croient en la France de Pernault, une France que même Houellebecq s'emploie à déringardiser en vue du Goncourt. La preuve ? Au rugby, ils pleurent en chantant la Marseillaise quand les footeux ne la fredonnent qu'à peine. Alors, du coup, les footeux aussi se mettent à chanter et à chialer, quitte pour ça à se tirer les poils du cul avant les hymnes, pour avoir les yeux mouillés devant les caméras.
Reste enfin une toute dernière idée qu'on voit aussi se dessiner, celle d'un sport où les étrangers font l’effort de s’intégrer, où l’Australien de passage à Albi mange le cassoulet, quand les extra-communautaures du foot imposent le buffet hallal dans les clubs français. La lecture caricaturale est alors facile pour tout réunir contre le football symbole d’une mondialisation rampante et d’un libéralisme sauvage. Inutile d’arguer que le championnat français de rugby réunit plus de joueurs étrangers que la Premier League anglaise. Inutile de prétendre que le rugby français est cerné par le surendettement, la course dangereuse vers des préparations physiques de plus en plus médicalisées. Inutile de souligner tout ça, on vous le dit, le rugby c’est sain, c’est bio, ça trie ses déchets verts quand le football vide ses cendriers sur le bord de la route.
Le seul espoir, c’est qu’on sait que cette bulle médiatique éclatera un jour. Que des cons de handballeurs, un nageur bronzé quelconque ou un athlète semi-autiste gagnera à son tour sa carte de parfait petit élève. En attendant, il est bon de rappeler certaines choses. Que sur tous les concepts foireux appliqués au football ces derniers temps, une bonne part vient directement du rugby. Et que c‘est l‘évidence même, il ne faut pas un doctorat de géométrie pour le savoir, un ovale n’est rien de plus qu’un rond qui s’affaisse. Autrement dit, le rugby n’est rien d'autre qu'un football avachi.
