1987. Premier effort. « Ou veux tu que j’regarde ? ». Six titres. Et Bordeaux qui décroche son quatrième. Des mélodies fortes, une ambiance, une harmonie. Une voix. Un seul Cantat. Le Jim Morrison venu du Médoc prend racine dans le paysage du rock français. Qui arbore un nouveau visage, le rock FM grand public de Téléphone étant passé à la postérité. Seules les années chaudes, sales et humides du punk et du rock alternatif, Mano Negra en tête de cortège, sauront quelque peu rivaliser avec le futur géant bordelais. Vient le temps d’une période charnière, où seul Noir Désir parvient vraiment à s’imposer aux yeux du grand public. Car la réputation du groupe grandit vite, très vite.
D’autant plus vite que le disque suivant, « Veuillez rendre l’Ame... à qui elle appartient », connait un véritable succès. Seul problème, l’hymne étiqueté Francis le Blé– Corentin Martins, « Aux Sombres Héros de l’Amer », qui fausse la donne. Catalogués grand public, Cantat et sa bande n’en deviennent que plus méfiants face cet engouement inapproprié. En mettant aux oubliettes ce lourd fardeau aux sonorités salines et cet harmonica lancinant. Se refermer pour mieux exploser. Car reste de l’album n’est qu’une enfilade de désormais classiques, tous plus somptueux les uns que les autres. "La Chaleur" peut venir de Bordeaux, ville réputée froide. Sur le fil, fragile, Noir Désir incarne cette idée de grâce, à l’instar d’un Dynamo de Kiev version 1986. Le décor est planté. Un esprit résumé avec :"Can’t you feel the wound? Did see you the bounds? Have you heard a big breath? Hurricanes of skin, torrents of frailness…", tirés de "The Wound", en clôture de l'opus.
Les éloges suivent. Et Noir Désir décide de prendre tout le monde à contre pied avec le sombre « Du Ciment sous les Plaines ». Avec le constat désabusé d’un monde qui oublie de tourner rond, en atteste les désormais classiques « En Route pour la Joie » et « The Holy Economic War ». Malgré quelques faiblesses, l’ensemble est bon et apprécié. A l’inverse du Mondial 90, qui contrairement au disque rouge sang, ne contient aucune raison de tant se réjouir qu’à l’écoute de « Si rien ne bouge » ou encore « The Chameleon ». Avant que la fée électricité (qui pourrait s'appeler Marlène ou Alice) ne se penche sur le groupe. Pour contribuer à l’une des galettes les plus rageuses de l’histoire du rock français. Avec Tostaky, la bande des quatre offre une référence en matière de hargne et de décibels, avec des textes coups de poings (Here it Comes Slowly), des envolées noise rock (Seven Minutes) ainsi qu’un hymne, un riff, un brulôt, Tostaky, repris par le Stade Lescure à ses grands soirs, au soutien de Girondins qui se dirigent vers les sommets. Cantat, Zidane. Zidane, Cantat. Les idoles prennent une trajectoire parrallèle. Avec en point d’orgue le succès et la gloire à la fin des années 90. Avec en point de chute, le coup de poing et le coup de tête, en claps de fin.
Suite à Tostaky, Noir Désir sillonne les routes, la rage au médiator, et inonde de décibels de nombreuses salles, en atteste le live Dies Irae, concentré de fureur et de larsens, qui conduira à la rupture physique, laissant Cantat sans voix. Noir Des’ sans son mentor, la pause est inévitable. Leur rock reste à quai. Comme les Bleus d’Houiller vers l'Amérique. Repos. Puis renaissance. 666 667 Club. L’album au nom imprononçable. Et au contenu inoubliable. « C’est comme la fin du siècle, garde les yeux ouverts, que tout y passe au moins ». Ciel bleu sur la pochette, ciel bleu sur le groupe qui atteint son nirvana, entre succès radiophoniques (Un jour en France, l’Homme pressé) et perles mélodiques. Cantat et sa bande assument leur renommée, rassemblent et soulèvent les foules, pendant d’autres soulèvent des Coupes du Monde. Tout va bien, la France Black Blanc Beur se remet au rock et sourit. Alors, soyons audacieux, changeons. Avançons et ne crampons pas sur nos certitudes.
11 septembre 2001. Le monde change, et sort les mouchoirs. Noir Désir change, et sort son ultime disque. Epuré. Harmonique. Surprenant. Grand. La mue. L’œuvre « Des visages Des figures » est saluée par la critique et par le public. Dieu que cela est bon. Un nouveau style débarque. En même temps que l’OL. Deux styles différents, mais une unanimité. Le vent les porte tous les deux vers « l’Europe » tandis les Bleus se paient leur « Bouquet de Nerfs » et leur « Grand Incendie » en Asie. Les shows seront dorénavant plus intimistes. Chaleureux et audacieux. Noir Désir prend une autre dimension.
Avant que les lions ne tombent. D’un arrêt cardiaque pour Foé, à Lyon. Pendant que « Marie s’endort, elle imite les morts ». Ce poing jadis rageur sur le final de « En Route pour la Joie » version live brise une vie. Des existences. Accusé, levez vous. D'un côté, les pros Cantat. De l'autre, les pros Trintignant. Le débat est vif, douloureux. La sentence tombe. Noir Désir raccroche les gants. Ce que l'on ne sait pas encore, c'est que Noir Désir ne les décrochera jamais plus. Pendant que la planète rock, et ses innombrables clones, plus ou moins talentueux (Luke, Elista, Deportivo, Eiffel...) continue de jouer. Pendant que la planète foot continue de jouer elle aussi. L’histoire sera sans fin des deux côtés. Car disques et ballons n’en finiront pas de tourner.
« A la joie ; à la beauté des rêves ; à la mélancolie ; à l’espoir qui nous tient ; à la santé du feu, et de la flamme. A leur étoile »
