« Allez ! On peut applaudir maintenant l’équipe de France pour sa victoire ! » Grand silence suivi de quelques sifflets plutôt timides qui suffisent à venir à bout du bel enthousiasme du gars au micro, visiblement en course pour le titre du meilleur sosie officiel de Joaquin Phoenix. Ou de Bertrand Burgalat, selon l’importance qu’on est prêt à accorder au système pileux ou à une monture de lunettes. « Euh, pardon… Malgré la défaite, merci d’applaudir l’équipe de France pour sa qualification ! Je vous invite maintenant à poursuivre la soirée en rejoignant notre concours d’air célébration ! »
Deux heures plus tôt, la même voix nous souhaitait la bienvenue en nous promettant de « vivre ensemble un grand moment de football décalé ! » On débarquait alors à la Cité de la Mode et du Design à l’invitation d’un des sponsors de l’Euro 2012, Carlsberg, pour suivre France-Suède. En guise de décalage, on nous avait annoncé un match « commenté par Laurent Baffie et Gérard Darmon, deux personnalités dont l’humour et la répartie ne sont plus à démontrer » (sic !) et une suite avec « Mouloud Achour qui sera derrière les platines ». Autant dire le genre d’événement qu’on n’aurait raté pour rien au monde.
Du foot cool dans la bière
Et ce qui était plutôt cool, c’est qu’on n’était pas les seuls. Les autres veinards ? Une faune visiblement habituée aux sauteries du genre, entre hipsters pour rallyes branchouilles et cadres plus ou moins jeunes et plus ou moins dynamiques à qui il suffit d’un trait de maquillage bleu-blanc-rouge pour être raccord avec le thème de cet afterwork géant. En attendant le match, tout ce beau monde enquille les premières bières et dévore hot dog et petits fours qu’un escadron d’hôtesses tout en décolletés et jupes volantes vous tend entre les canapés, babyfoots et autres stands qui font de l’openspace un mélange entre loges VIP pour nouveaux stades et Fête à Neuneu. Fun, fun, fun and fun.
Jusqu’au plus improbable, lorsqu’on découvre que Søren Kierkegaard a été retenu pour l’occasion à coups de citations qui défilent sur les écrans. Sans doute un hommage à Ben Arfa, autre invité surprise de la soirée, dans la compo alignée par Blanc pour le match du jour. Le genre de détail qui aurait pu amener une bonne vanne aux deux gars à qui on a confié la tache ce soir, Laurent Baffie et Gérard Darmon. Comme promis, les deux prennent place dans leur cabine commentateur. D’entrée, on sent que ça va être long, autant pour eux que pour nous. D’abord, parce que le premier, Baffie, s’est visiblement fait braquer toutes ses vannes depuis son passage à tabac par les Guignols, du temps où il occupait la place officielle du témoin de la petite mort de Nulle Part Ailleurs. On notera les premières tentatives : « Et maintenant, l’hymne finlandais… » Silence. « Coup d’envoi donné par les Suédois. Gérard, t’es d’accord avec moi pour dire qu’il va falloir se méfier de gars qui savent monter des meubles Ikéa ? » Silence. « Je peux avoir une Heineken ? » Silence. « Faut donner le nom des joueurs normalement. Alors, Carlsson qui passe à Carcassonne qui passe à Personne… Et tir de Parkinson ! Qui manque son occasion. Décidément, Parkinson tremble trop devant le but ! » On arrête là. Et lui aussi.
Reste donc le silence. Celui qui était attendu pour l’hommage rendu à Thierry Roland a préféré rejoindre les commentaires de Gérard Darmon qui ne nous parviennent toute cette première mi-temps que sous la forme d’un long message brouillé. De toute évidence, le frère de Jean-Claude a mal à son articulation. Pas de raison de s’en plaindre : on ne demande rien d’autre à des commentaires que de se mettre à hauteur du match. L’insipide et l’ennui peuvent bien se passer de mots. Cette première mi-temps aussi. Au bout de quarante-cinq minutes, on laisse Darmon, sa voix travaillée à la Camel sans filtre et son élocution qui sent le bourbon pour prendre l’air en terrasse.
A peine le temps de découvrir que Francesca Antonietti vient de nous emboîter le pas qu’on manque de se prendre pleine face un vol de cheerleaders. On laisse passer le défilé de cris suraigus et de pompons qui s’agitent. La chroniqueuse d’On refait le match ! se charge du sous-titre : « Tiens, un lâché de salopes ! » La décence et la mémoire de Marianne Mako nous imposent de ne pas aller plus loin dans l’exercice toujours aussi délicat de l’exégèse. En revanche, à ce moment de la soirée, on est en train de comprendre une chose. Après avoir pris possession de la face la plus visible du foot, celle qui se joue dans les stades, transformé du terrain jusqu’aux tribunes en spectacle permanent, sponsors et communicants ont décidé de s’attaquer à sa face la plus intime, celle qui se vit le reste du temps à même le canapé. Et c’est là qu’on saisit ce qu’un peu plus tôt dans la soirée, les organisateurs entendaient par « décalé » : rendre cool et fun la dernière poche de résistance d’un foot affreux, sale et méchant. Autrement dit, notre salon.
Qu'importe la défaite, c'est la fête !
Manque de bol, il reste encore un peu de hasard dans le foot pour déjouer la tentative du jour. Il tient cette fois à cette drôle de partie dans laquelle se sont embarqués les Bleus. De quoi éteindre encore un peu plus Baffie à la reprise dont le désintérêt pour la chose finit par l’emporter sur le reste – ses vannes, un semblant de conscience professionnelle, son envie de s’enfiler de la Carslberg plutôt que du champagne. Ne reste plus que Darmon pour commenter. Ou plutôt souffrir à voix haute devant la prestation de Mexès et ses coéquipiers. Darmon, fringué en Potzy d'Happy Days pour l’occasion, qui finit par sombrer dans la neurasthénie après le second but, persuadé que la France est éliminée : « Encore une fois, on a voulu y croire ! Encore une fois, on repartira avec des espoirs déçus ! » On préfèrera attendre le quart de ce soir face aux Espagnols pour solder les comptes, Gérard.
Du coup, en annonçant la qualif’, on sent du côté de l’organisation qu’il y a peut-être matière à réveiller l’enthousiasme endormi de l’assistance. On surjoue l’affaire à coups de concours d’air célébration dont le air règlement nous échappe au bout de quelques secondes, de show de Komball qui n’est jamais qu’une démonstration de GRS où les filles de l’Est et les mains sont remplacées par des mecs avec des bandanas sur la tête et leurs pieds. Faut bien ça pour venir à bout de la déception du spectacle moisi aperçu quelques minutes plus tôt avec Nasri et les autres. Surtout quand la bonne nouvelle d’une qualif’ en quart vient s’échouer sur le nom de l’adversaire : l’Espagne.
Résultat, cette soirée bien qu’organisée avec soins et qui aimerait bien ramener l’euphorie des belles soirées foot de 2006, 2000 ou 1998 prend alors des allures de veille funèbre. Au point de tisser un lien presque évident avec le décès de Thierry Roland quelques jours plus tôt. Comme si la voie était enfin devenue libre pour s’approprier ce foot domestique devenu par la magie d’un coup de comm’ un des hauts lieux du cool parisien. Suffit de faire l’inventaire des derniers présents pour s’en convaincre : les hipsters à casquettes Carlsberg – tellement beauf avant 98, so hype en 2012 –, les hôtesses à frange surexcitées, les cadres UMPesques qui se dandinent sur du vilain rap mixé par Mouloud Achour sont toujours là. Mouloud justement, DJ mystère dont l’apparition ridicule rappelle Duffman – autre ambassadeur de mousse officiant dans les Simpson – lorsqu’une bande de freestylers ouvre sa cabine-caisson estampillé Carlsberg.
Six pieds sous terre
Depuis 1998, on savait que le foot appartenait à tout le monde. Cette fois, c’est officiel, il en va aussi du « foot décalé » qui se lisait surtout sur les blogs jusqu’à gagner les rédactions sportives en tous genres. Comme pour mieux renvoyer au loin le goût un peu rance qui collait au foot du temps de la gloire du duo Roland-Larqué. Lequel est mort une première fois en 1998. Et mardi soir un peu plus, avec cette soirée, sommet d’un mouvement à l’œuvre depuis plus d’une décennie, lorsque publicitaire et communicants ont désigné le foot comme un des rares « produits capables de créer du lien ». Si ce n’est le seul. Depuis, on n’en finit plus de souper avec cette idée qu’il n’existe plus qu’un spectacle qui se vit depuis le canapé ou, pour les plus accros, au stade pour transcender toutes les catégories d’une société en mal de vivre ensemble : les blancs, les noirs, les jeunes, les vieux, les chômeurs, les patrons, les femmes, les artistes, les cailleras, les jeunes de l’UMP. Et pour rassembler tout ce monde, des marchands de bières et leurs canettes paradoxalement interdites dans les stades. Les pubs Carlsberg qui défilent en boucle sous les yeux de quelques people rameutés pour l’occasion – Olivier Sitruk, Kim Chapiron… – ne disent pas autre chose : si des pompiers sauvent des vies, si des couples décident de tout larguer pour tenter l’aventure autour du monde, si des jeunes font des figures insensées en BMX, si des mecs osent sauter à l’élastique, c’est parce qu’il existe des soirées comme celle-là. Avec une marque de bière danoise qui cite Kierkegaard.
Ce soir-là à la Cité de la Mode et du Design, c’est cette vision fantasmée du foot dans un décorum anticipant ces stades du futur promis qui a été tenté. Un nouveau produit de luxe sans passion, sans prolo, sans dramaturgie, mais avec suffisamment de raisons et d’accessoires pour faire la fête, y compris dans la défaite. En bref, une grande loge VIP sans âme, assez déprimante, qui a vite fait de refermer la lucarne ouverte sur le match pour se replier sur ses animations façon Tokyo Game Show du pauvre. Un lieu où le football n’est pas plus à sa place qu’une performance d’art contemporain à la divette de l’AS Pithiviers-sur-Saône. Ne serait-ce que, parce qu’en dépit de toutes les tentatives pour le rendre cool, fun et clean, le foot, ça pue des pieds. Même avec Thierry Roland six pieds sous terre.
