Une parade foireuse en finale de la Coupe du Monde 1950, dans un Maracana chauffé à blanc, et voilà Moacyr Barbosa, gardien de but de la Seleção, maudit à jamais par un pays tout entier. Le traumatisme est tel qu’en 1993, un responsable de la Fédération brésilienne de football empêche le premier gardien noir des Auriverde d'approcher les joueurs de l'équipe nationale, de peur qu’il ne leur porte malheur. Depuis lors, à chaque fois que le Brésil l’a emporté en Coupe du Monde, ce fut toujours grâce à ses artistes géniaux du milieu ou de l’attaque. Jamais grâce à ses gardiens. Or, depuis quelques années, plusieurs gardiens brésiliens se sont imposés dans quelques-uns des plus grands clubs européens. Au point de devenir un espèce particulièrement appréciée des recruteurs, comme l' a souligné tout récemment un article du Times. Retour sur une mode qui ne vaut pas que pour son seul petit effet...
Les gants des autres
Il y a un vieux dicton brésilien qui dit ceci : "Le poste de gardien est tellement naze que même l’herbe n’aime pas pousser devant la cage." Voilà peut-être pourquoi pendant si longtemps les termes "Brésiliens" et "gardien de but" ont semblé aussi compatibles que l’association entre "Gilles Verdez" et "subtilité". Du coup, pour compenser l’émerveillement jusqu’à plus soif du Joga Bonito des prétendus artistes brésiliens, on en a profité pour tourner en dérision les maladresses des types qui restaient coincés entre les bois. Parfois de façon injuste, le plus souvent avec raison.
Enfin ça, les kids, c’était un temps que les fans de Patrick Jumpen ne peuvent pas connaître. Parce que, depuis, le Brésil est en train de vivre une sorte de Renaissance au poste de gardien de but. Prenez la Serie A, où le choix du gardien de but vire le plus souvent à l’obsession : les cages de deux des meilleures équipes du moment sont gardées par des Brésiliens – Doni et Julio Sergio qui se tirent la bourre pour le poste de N°1 à la Roma et Júlio César à l’Inter. A Valence, le vieillissant Cesar Sanchez devrait être remplacé par le jeune portier prometteur d’Almeria, Diego Alves. Quant à Chelsea, ils réfléchissent sérieusement à remplacer Cech par le gardien du Lokomotiv Moscou, j’ai nommé Guilherme.
Modes en travaux
Comment en est-on arrivé là ? Comment le football brésilien, censé mépriser au plus haut point ses gardiens, a réussi en quelques années à inverser la tendance avec autant de réussite ? "Il y a toujours eu plus ou moins de bons gardiens au Brésil. Sauf que vous ne vouliez pas les voir en Europe !" explique Júlio César, "Jusqu’à Cláudio Taffarel. Lui, ça a toujours été mon idole."
Júlio César avait dix ans quand Taffarel a disputé la première de ses trois finales de Coupe du Monde pour le Brésil. C’est lui qui a sorti de l’ombre les gardiens brésiliens en étant le premier à rejoindre l’Europe et à jouer un rôle capital dans les succès de son club dans les grandes compétitions européennes, avec Galatasaray - une Coupe de l’UEFA et une Supercoupe d’Europe remportées en 2000. Si l’extraordinaire carrière de Taffarel a sûrement servi de déclencheur à de jeunes gardiens en herbe au Brésil, sa réussite n’explique pas tout.
L’autre idée défendue par les gardiens brésiliens eux-mêmes est cette émulation actuelle qui les oblige à se surpasser et crée une sorte de cercle vertueux, favorable à l’émergence de nouveaux talents. Une théorie qui peut se vérifier, par exemple, en Pologne, autre nation qui a vu surgir une génération dorée de gardiens de but ces dernières années. Depuis Artur Boruc (photo), considéré comme un des dix meilleurs gardiens actuels en Europe lorsqu’il évoluait aux Celtics de Glasgow, on retrouve Tomas Kuszczak qui ambitionne de prendre la relève de Van der Sar à Manchester United ; Jerzy Dudek a permis à Liverpool de remporter la Ligue des Champions il y a cinq ans ; Arkadius Malarz (Larissa) qui détient le record d’invincibilité dans le championnat grec. Quant à Lukasz Fabianski, en plus de nous rappeler la passion de Lara Fabian pour les sports d’hiver, il a poussé Almunia sur la touche et même bientôt dans un autre championnat… Histoire de participer là aussi à cette mode du gardien polonais et de consolider ses arrières à ce poste pour l'instant laissé en souffrance, le Milan AC a récemment fait signer Michal Miskiewicz, jeune portier tout juste âgé de 19 ans.
A la différence du Brésil, la Pologne n’a pas eu de Taffarel pour susciter de nouvelles vocations sur tous les terrains du pays. C’est tout juste si certains érudits peuvent citer - et encore moins épeler - le nom de Jozef Mlynarczyk, dernier gardien polonais à avoir remporté une Coupe d’Europe (en 1986 avec Porto), trois ans avant de raccrocher les gants. Bien plus qu’un héros national à vénérer, c’est la télévision par satellite qui semble avoir été décisive pour nombre d’apprentis-gardiens polonais. Qu’un gamin de Varsovie comme Boruc considère Buffon comme son idole absolue montre bien que la mondialisation a fait disparaître bien des frontières médiatiques, en plus de rayer des grandes compétitions européennes certains clubs issus de championnats jugés trop vite secondaires. Entre une Ligue des Champions omniprésente et la diffusion de championnats anglais ou espagnols partout en Europe, c’est toute une génération de jeunes joueurs qui a trouvé ses héros ailleurs que dans son propre pays. Un phénomène qui marchait déjà avec Buffon dont le modèle était Thomas N’Kono, le gardien de la légendaire équipe du Cameroun au cours du Mondiale italien de l'été 1990.
Cette théorie de plus ne fait pas pour autant toute la lumière sur ces dix principaux gardiens brésiliens que l’on estime aujourd’hui aussi bons, voire meilleurs que les dix principaux gardiens de tous les autres pays. Elle ne permet pas non plus de comprendre pourquoi la mode des gardiens polonais a pris une telle ampleur en trois saisons.
Des joueurs qui encaissent
Il se pourrait bien, au final, que ces achats de gardiens polonais ou brésiliens à la limite du compulsif soient surtout motivés par des histoires d’argent. A Milan comme à Leiria, les recruteurs rêvent de tomber sur le bon filon de joueurs qui leur amènera la perle rare, celle dégotée pour trois fois rien et revendue si possible pour des sommes à la limite de l’irrationnel. L’intérêt pour les filières brésiliennes et polonaises s’explique ainsi par la faible attractivité salariale des deux championnats et par la facilité pour les grands clubs européens à négocier des contrats à moindre coût. Il faut savoir par exemple que le salaire moyen d'un joueur de football au Brésil était récemment équivalent à un professeur partant en retraite, même si avec l’envol de l’économie brésilienne cette donnée est en train d’évoluer (cf le salaire de Ronaldinho à Flamengo de 5M€ annuel même si 80% est payé par Traffic Sport USA, l’entreprise leader sur le continent américain d’organisation d’événements footballistique).
La règle est d’autant plus vraie pour les gardiens qu’on estime, d’un commun accord dans le milieu, qu'ils font figure de quantité négligeable au sein d’un effectif. Au point d’entendre le moindre transfert se conclure un "Ca fait quand même beaucoup d’argent… pour un gardien, hein…", quand ce ne sont pas des ricanements qui accompagnent la nomination de David James au titre de meilleur joueur de la saison en Premier League.
Pourtant, quel autre joueur que Buffon aurait mérité le Ballon d’Or pour ses performances exceptionnelles lors de la Coupe du Monde 2006 ? Les journalistes ont préféré accorder la récompense à un joueur de champ, comme si les gardiens faisaient encore partie d’une espèce bien trop à part et presque inférieure au commun des footeux. Habitude d’autant plus curieuse que ce poste est l’un des rares à pouvoir être évalué avec une exactitude presque scientifique, d’un strict point de vue individuel qui plus est. Stats à l’appui, on peut savoir très précisément combien de points un gardien peut faire gagner ou perdre à son équipe sur toute une saison….D’ailleurs, Lyon peut remercier le sosie officiel de Pierre Palmade pour jouer encore la Ligue des Champions cette année…
