Comme tous les évènements médiatiques, la Ligue des Champions vit sur des têtes d’affiche. On le sait, le pognon et les télés entrent parce que Cristiano Ronaldo, Lionel Messi et Wayne Rooney font coucou en vitrine. On peut se désespérer d’une compétition ainsi présentée comme une jaquette de jeu vidéo géant. Clairement, cette compétition est faite pour les mômes, pour tous les Kiki Jeanpierre de la Terre, pour tous ceux qui ne vibrent que par le clinquant, qui se rassurent par le ronflant. Quand la Ligue des Champions reprend, on sait qu’on va avoir droit à toutes les expressions daubées, à tous les cris surjoués des commentateurs de Canal Pelu qui veulent nous survendre leur compétition comme avec la Ligue 1.
D’un coup, quelques équipes, quelques joueurs occultent toute une compétition, voire les autres championnats. Pourtant, à bien y regarder, le premier tour offre rarement des matches palpitants. Le fait qu’il soit marqué Milan AC ou Chelsea sur la couverture ne garantit pas le bonheur suprême. Ainsi va la Ligue des Champions, sorte de rêve de publicitaire devenu réalité où des sportifs se disputent tels des marques les parts d’audimat, par la complicité de médias intéressés et d’un public de plus en plus suiveur.
Il semble qu'il en aille de même pour la rentrée littéraire. Chaque année, deux ou trois auteurs recrutés parfois à grands frais par des gros éditeurs occupent toutes les pages consacrées à l’évènement. Y compris celles de magazines autoproclamés décalés et plongeant avec la même naïveté dans le piège construit par les chargés de communication des éditeurs. Cette fois, Houellebecq a tout emporté sur son passage, le temps d'une formidable campagne de publicité, polémiques comprises. D’un bouquin honnête, souvent drôle mais assez anecdotique au demeurant, on finit par faire LE livre dont tout le monde parle. Un peu comme le jeu du Barça devient LE beau jeu, sans aucune autre solution possible. Comme s’il n’y avait plus qu’une seule manière d’écrire des livres, d’attirer les lecteurs. Mais si comparaison il doit y avoir avec Houellebecq, elle serait peut-être plus à chercher du côté de Lyon. Car cette omniprésence médiatique calculée jusqu’au moindre port de cigarette n’est pas sans rappeler - avec un peu d’imagination et de mauvaise foi - celle de Jean-Michel Aulas. Tout y est ou presque : le cadre informatique qui sort de son statut monotone, pour aller vers la lumière, l’argent et le succès qui viennent mais sans jamais obtenir l'appui du milieu, les relations difficiles avec les médias, un succès public et commercial indéniable. Des titres, des nominations certes, mais jamais la récompense suprême, du Goncourt ou de la Coupe aux grandes oreilles. En résumé, Aulas serait un Houellebecq qui n’aurait pas lu.
Tout ce tapage énorme ne serait rien s’il n’empêchait pas d’autres choses d’exister. Car derrière le Barça, des tas d’équipes jouent bien au foot et gagnent aussi souvent que les Catalans. Même sans la victoire, il nous reste des tas de souvenirs d’équipes qui ont flambé le temps d’une saison et qui nous ont sorti des chemins balisés par les médias. Du Leeds au Valence, du Dynamo Kiev à Eindhoven, de l’Ajax à Rosenborg, du sous-marin jaune de Villareal au Porto de Mourinho. Parfois, de derrière les étagères sortent également des petites pépites qui bousculent les piles établies. Et c’est sans doute dans ces moments-là que la Ligue des Champions mérite d’être suivie et d'avoir tous les éloges.
Qui cette année saura nous faire sortir des clous ? Tottenham, loser parmi les losers, a l’allure qui va bien pour s’assommer en demi-finale contre une équipe plus réaliste après un parcours échevelé. Le Panathinaïkos pourrait donner à voir un trajectoire rock’n’roll avec sa bande de bannis du foot français - Govou, Cissé, Kanté et Boumsong. La Roma pourrait séduire ceux qui pensent qu’il suffit d’avoir des beaux cheveux et de perdre pour devenir subitement une équipe romantique, un peu à la façon de Beigbeder en crampons. Et sans doute aussi, c’est un peu le principe de la surprise, une autre équipe surgira. A la fin évidemment, les mêmes trusteront les prix, vendront les maillots et soulèveront les trophées. Mais l’essentiel est d’exister de mettre le nez à la fenêtre.
En 2010, il y a donc une vie au-delà de Houellebecq ou de Nothomb. Allez lire, Le sel de Jean Baptiste Del Amo chez Gallimard, livre épatant autour des secrets de famille qui s'étalent sur plusieurs générations. A travers le destin d’une famille issue de l’immigration italienne, c'est une certaine évolution des mentalités ainsi qu'une histoire de violence et de non-dits qui se donne à lire. Rarement on aura lu pareil bouquin avec des scènes d’une si puissante force d’évocation. Violent, âpre, terriblement humain.
On peut croire aussi en l’audace d’une Olivia Rosenthal (Que font les rennes après Noel ?, chez Verticales), osant bousculer les conventions du roman et de l’autofiction en y mêlant, avec un style remarquable, l’éthologie et le parcours d’une femme.
Enfin, on ne saurait passer sous silence la nouvelle livraison de Jean Echenoz, Des éclairs. Biographie romancée de Nikola Tesla, inventeur et chercheur, à cheval sur le XIXème et le XXème siècles, décalé et atypique. Du Echenoz garanti, avec ce style rien qu’à lui, fait de ruptures et d’ironie cinglante. Comme Auxerre, Echenoz continue de jouer comme il le fait depuis plusieurs pour ceux qui savent en première division. Comme Auxerre, Echenoz joue dans le classieux bleu et blanc des Editions de Minuit. Comme Auxerre, Echenoz a déjà gagné des titres - le Goncourt en 1999 pour Je m’en vais. Comme Auxerre, Echenoz a un public discret et fidèle. Pourtant, on sait déjà que quelles que soient les qualités de son nouveau livre, il n’aura sans doute jamais les faveurs du 13 heures de Pernault. Est-ce vraiment si grave quand on sait que l’essentiel se tient dans ce bonheur de parcourir ses pages, oui, comme dans ce même bonheur qui nous étreint à chaque fois qu'Oliech y va de ses buts improbables entre deux verres de chablis.
Pour finir, comme la Ligue des Champions européens ne serait rien sans son lot d'Argentins et de Brésiliens surdoués, quelques conseils littéraires venus d'Amérique latine. Les jeunes éditions Asphalte ont eu la très bonne idée de rééditer les chroniques décapantes de Roberto Arlt ( 1900-1942 ), Les Eaux fortes de Buenos Aires. Si vous aimez Vialatte et Desproges, jetez vous sur ces petits billets cuisinant au vitriol la petite société bourgeoise du Buenos Aires. A noter aussi que les éditions Belfond publient parallèlement un roman du même Arlt, Les Sept fous, sorte d’épopée pour ratés assez jubilatoire. Toujours chez Asphalte, plus contemporain et déjanté, Les taupes de Felix Bruzzone. A travers une galerie de personnages déchirés par la drogue et la prostituion, on y lit le parcours d'un jeune homme parti sur les traces des disparus de la dictature militaire argentine. Côté Brésil, on s'en remettra à l'une des valeurs sûres de la scène littéraire auriverde, Bernardo Carvalho qui publie Ta mère ! chez Métaillié, histoire poignante de mères et de fils au coeur du conflit tchétchène. Un livre remarquablement écrit, digne et touchant.
A l’heure où on murmure déjà que Houellebecq pourrait se voir attribuer enfin le prix Goncourt, il est donc plus que jamais utile de rappeler que des centaines de livres paraissent chaque année en France. Et que même si le Barça, le Real ou Manchester gagnent à la fin, il reste toujours des amateurs pour le MSK Zilnia ou le Sportiv Chisinau...
Quelques liens, pour de plus amples informations sur les livres cités :
Le site de la revue Transfuge qui offre une très bonne vue d'ensemble de la rentrée littéraire.
