Le Rocher a dû en voir défiler des flambeurs aux tables de jeu de son grand casino. Pourtant, le destin de l’AS Monaco s’apparente de plus en plus à celui du Joueur de Dostoïevski qui joue une première fois et qui gagne. Pour son plus grand malheur.
Pour l’ASM, les ennuis commencent en 2003, à quelques encablures de la saison qui verra le club déposer la concurrence dans la première partie du championnat et filer à coups de retournements de situation épiques jusqu’en finale de la Ligue des Champions.
Casino fatal
Dans la peau du joueur inexpérimenté et dévoré par sa nouvelle passion, Pierre Svara. Son arrivée au club à l’issue d’un été 2003 agité a des allures de révolution de palais. Accusé par la concurrence – et son porte-voix, Jean-Michel Aulas – de profiter d’avantages fiscaux et financiers qui faussent la donne, criblé de dettes (estimées à 50 millions d’euros) et menacé par la LFP de relégation, l’ASM parvient de justesse à maintenir sa tête en Ligue 1. Mais, bien plus que le droit d’acheter des joueurs pour la prochaine saison, il perd dans l'affaire son président historique, le docteur Campora. Après 28 ans passés à la tête du club et quelques passages remarqués dans la piscine du vestiaire de Louis-II les soirs de titres, Jean-Louis Campora doit laisser sa place à un inconnu, Pierre Svara.
Pierre qui ? Un newbie parti pour ramener une victoire en Ligue des Champions dès son premier exercice. Jusqu’à ce que Ludovic Giuly soit obligé de sortir dès la 20ème minute de la finale sur blessure, alors que le score est encore de 0-0. Soixante-dix minutes plus tard, le FC Porto l’emporte 3-0 et Mourinho peut s’en aller monnayer son titre d’entraîneur le plus doué de sa génération.
Bien plus qu’une défaite, Monaco ramène de son épopée en rouge et blanc un paquet d’ennuis supplémentaires. Juste ce qu’il faut pour causer un peu plus sa perte. Aussi chanceux soit-il à sa prise de fonction, Pierre Svara reste surtout un novice du genre très inexpérimenté. Un président qui récompense les exploits à répétition de ses joueurs à coups de primes records et plombe un peu plus encore les comptes du club. Lumineuse sur le plan sportif, la saison 2003-2004 prend alors des allures d'année noire au niveau financier – la pire dans l’histoire du club.
L’ASM ne s’en relèvera jamais vraiment. Le départ de Deschamps sur fond de désaccord autour de la politique sportive du club marque le point de départ du grand turn over au poste d’entraîneur. Une instabilité qui s’étend à l’ensemble du club : plus de cinquante joueurs et quatre présidents vont défiler sur le Rocher entre 2004 et aujourd’hui.
Côte (d’Azur) killer
Pour remettre un peu d’ordre dans son club, le prince Albert décide de faire appel en avril 2008 à Jérôme de Bontin. Un mandat courte durée autour d’une feuille de route très précise : remettre la stabilité au goût du jour et ramener les finances du club à flot.
Seule manière d’y parvenir pour de Bontin, fixer pour objectif immédiat celui d’un maintien durable et à moindre frais en Ligue 1. Pour ça, il faut confier les clés de l’équipe à un expert du seul jeu qui peut s’accommoder d’un effectif low cost. En clair,un architecte reconnu dans l’art d’édifier des systèmes défensifs en béton armé et de récolter les 0-0 qui vont avec.
Ricardo est l’homme de la situation. Avec un effectif délesté des quelques joueurs pouvant ramener espèces sonnantes et trébuchantes dans les caisses (Ménez pour 14 millions d’euros, Piquionne pour 5 millions, Monsoreau pour 2 millions) et avec l’arrivée de valeurs sûres de L1 (Alonso pour 4 millions d’euros) ou de trouvailles comme Park Chu-Yong, l’ASM réussit à se caler confortablement dans le ventre mou de la L1.
En bon cost killer, de Bontin parvient au terme de son exercice à ramener 20 millions d’euros et à faire fondre la masse salariale du club de 28 millions d’euros à 17,5 millions d’euros. En mars 2009, le président par intérim peut quitter le Rocher avec le sentiment du devoir accompli : « En un an, je pense avoir sauvé le club de la faillite. A mon départ, je laisse une équipe compétitive menée par un entraîneur rompu au genre de mission qui lui était confié. » (SI.com) Non sans avoir, au passage, fait grincer quelques dents au sein du club, notamment lorsqu’il a fallu couper quelques têtes, à commencer par celles de Marc Keller, en charge de la direction sportive, ou de Jean-Luc Ettori, présent au club depuis plus de trente ans.
En partant, de Bontin laisse à son successeur, Etienne Franzi, une série de recommandations. D’abord, garder le cap de la stabilité en maintenant Ricardo à la tête de l’équipe. Ensuite, ne pas céder à la tentation du recours aux grands joueurs étrangers attirés par la fiscalité monégasque, mais plus franchement raccord avec le niveau de vie du club.
Franzi n’en tient pas compte. Il se sépare de Ricardo qu'il remplace par Guy Lacombe et fait venir en prêt Eidur Gudjohnsen dont le salaire à la charge du club est estimé à 3 millions d’euros. Il rappelle également Marc Keller au poste de directeur sportif, dont les choix en termes de recrutement auraient quelque chose à voir avec les coups foireux d’Alain Roche au PSG. Un exemple ? Le club fait venir du Standard de Liège Dieumerci Mbokani pour 7 millions d’euros en lâchant dans le même temps Nenê aux Parisiens pour 8 millions. Résultat, pendant que le Brésilien ramène les Parisiens dans le Gros Quatre de L1, l’attaquant congolais ne plante qu’un but au cours de la première moitié de saison.
Last days ?
Ce qui s’apparente au retour d'un grand n’importe quoi fait craindre le pire à de Bontin : « Le club se retrouve aujourd’hui dans une situation précaire. Il continue de dépenser trop pour attirer certains joueurs et ne parvient toujours pas à monter une équipe compétitive digne de ce nom. » Le constat apparaît encore plus flippant lorsqu’on apprend que Franzi était surtout connu pour sa réussite à la tête du club de basket de la Principauté dans les années 70. Avant de liquider définitivement l’affaire quelques années plus tard sur faillite.
Pour s’en sortir, le club a fait le choix du sérail avec le retour de Laurent Banide à la place de Guy Lacombe. Un type qu’on avait déjà appelé à la rescousse lorsque l’équipe occupait la 19ème place en octobre 2006. Quelques mois plus tard, Laurent Banide avait réussi à ramener l’ASM à la neuvième place, à seulement trois points du trio de tête, avec une moyenne de 1,57 points par match. Seul Deschamps a su faire mieux au cours des années 00.
De quoi confier cette fois au nouveau ex-coach monégasque un peu plus qu’un costume d’intérimaire. A moins que la situation bien plus critique qu’il y quatre ans n’ait raison de sa longévité au poste. Et de l’existence du club tout simplement.
Si aujourd’hui tout le club de la Principauté veut voir dans la dernière prestation réussie face à Lorient le signe d’une remontée à la surface, c’est qu’il est aussi question de repousser au loin ce que personne n’ose imaginer à Monaco, la descente en Ligue 2. Les liens entre le club et la famille princière restent étroits, notamment dans le domaine financier. Au point de voir certains se mettre à douter tout haut de l’envie du prince Albert d'entretenir une danseuse condamnée à jouer face à Dijon ou à Clermont-Foot le lundi soir sur Eurosport. Un scénario du pire auquel de Bontin est déjà prêt à souscrire : « Le défi de Franzi et de Banide est de sauver tout simplement le club de la disparition. Si Monaco descend, cela pourrait bien signifier la fin de l’ASM. »
