
"Oh non ! Ils ont encore buté Marcel Picot !" C'est par ces mots doux entendus dans les travées du stade nancéen qu'on pourrait résumer le début de saison de la bande à Correa. A domicile en tout cas, car la récente défaite 3-0 face à Rennes promet de laisser des traces. Remplacer une pelouse véritable par du synthétique, fabriqué en Allemagne de surcroît, quel scandale ! Les fidèles des tribunes n'ont pas mis longtemps à manifester leur grogne. Ainsi, cette pétition lancée par quelques supporters octogénaires avec son intitulé sans appel : "Rendez-nous notre herbe, fumiers !" L'initiative reste certes encore un peu underground avec ses huit signataires, mais le ramdam est lancé...
Dans quel but, au fait ? A priori, la pelouse synthétique doit permettre de pouvoir jouer normalement au foot en dépit de la rudesse du climat lorrain après le 1er septembre - gadoue, mottes, gel, neige, permafrost... Nous n'avons pas voulu nous arrêter là. Notre enquête nous a mené à contacter l'équipe de Silence, ça pousse ! quant aux autres motivations qui pouvaient entrer également dans le choix d'un synthétique. La réponse ne s'est pas fait attendre bien longtemps : "Ce qu'on recherche avec ces pelouses, c'est le zéro défaut. Et ça, ça favorise toujours les équipes techniques qui pratiquent déjà un jeu de passe rapide et en mouvements."
"Pratiquer du jeu" n'est pas franchement le genre d'expression à laquelle on pouvait s'attendre en évoquant l'AS Nancy-Lorraine. Du moins, plus depuis que Platini a quitté les rives de la Meurthe. Et pourtant, c'est l'idée de génie qu'a eu Pablo Correa au cours de la saison dernière : sauver son équipe en tentant quelque chose de nouveau. En tentant du moins autre chose qu'une démission. Pas con.
Du coup, on s'attend à voir autre chose qu'un jeu à base de mêlées ouvertes, placages dans la surface et groupés pénétrants. Une équipe où les cartons jaunes et rouges ne seraient plus qu'un lointain souvenir. Un collectif qui prendrait enfin le jeu à son compte et s'approcherait enfin des vraies règles du football. Bref, un concept tout nouveau que le coach urugayen s'est empressé de survendre en répétant à l'envi : "Non, je ne suis pas un entraîneur défensif !"
Derrière lui, c'est tout le club qui a cherché à relayer cette nouvelle identité du club. A commencer par le service marketing dont les séances brainstorming auraient accouché du nouveau slogan pour la saison : "Quelque chose de ton Nancy" Clair, simple, efficace pour réconcilier une équipe avec un public qui se repasse toujours en boucle les VHS de Platoche.
Côté terrain, le projet a commencé à prendre forme avec le recrutement de l'attaquant pagayeur, Marama Vahirua - bizarre qu'il continue de rouler les "r" après dix ans... Exit le catcheur Ouaddou et le sprinteur Dia. Faites de la place aux attaquants ! A Vahirua ! Et à... Euh... Cuvillier...
C'est vrai que vu comme ça, le projet Joga Bonito nancéen paraît un brin limité. Jusqu'à ce que Correa présente le second volet de son projet : construire son équipe autour de Julien Féret. Bien que sa carrière ait des allures d'ovni, ce joueur est l'un des milieux les plus classieux de L1. Pour tout dire, s'il avait eu l'idée d'apprendre à courir un peu plus vite pendant ses années de formation, Féret serait très certainement l'un des meilleurs joueurs de Ligue 1 tout court. Oui, sans mauvaise foi, ni exagération. Si Julinho Feretinho pourrait valoir 20 millions, Julien Féret ne dépassera jamais la barre des 2 millions now. Cruauté du football... En attendant, le grand Breton pourra toujours compter sur Gavanon-la-patte-folle ou Jonathan Brison pour lui apporter du soutien à défaut de mouvement. Derrière ce milieu qui se trouve les yeux fermés, la défense elle reste rugueuse bien rodée. Toujours ça de pris quand on sait que tout reste à faire côté gardien et attaque.... De quoi avoir des doutes quant à la survie des envies de beau jeu de Correa au-delà de la cinquième journée de championnat....
Point fort, point faible - Pablo Correa
Pablo Correa sait y faire pour maintenir une équipe en Ligue 1. Au moment d'expliquer ce savoir faire, on s'en est souvent remis à son style rugueux et défensif. En oubliant que le métier d’entraîneur en Ligue 1 ne se limite plus depuis longtemps à faire jouer une équipe selon des principes tactiques précis. On ne le sait pas assez, mais le coach d’aujourd’hui a plus à voir avec Joëlle Mazart qu’avec Rinus Michels. Et dans ce domaine, Correa reste un as. Voilà un entraîneur que ses joueurs disent adorer. Un type pour qui une partie de carte entre équipiers une veille de match a autant d’importance qu’une séance d’entraînement. Un type qui accorde une place primordiale au respect des règles de vie au sein du groupe, en témoignent ce système d'amendes pour tout joueur surpris en train de pisser dans les douches. Un type qui défend une certaine idée de la vie entre mecs, n’hésitant pas à accorder une interview à même le vestiaire avec pour seule tenue une paire de tongs roses. Ou à sortir avec ses joueurs au resto et mettre en boîte la serveuse. Ca a l’air de rien, mais cette gestion de groupe d’allure old school a pu faire dire un jour à Jean-Michel Aulas que Correa avait toutes les qualités requises pour prendre un jour la tête de l’OL. Alain Perrin attend toujours qu’on lui envoie ce genre de compliment.
Reste maintenant à savoir si Pablo Correa est encore l’homme de la situation à l’heure où l’AS Nancy-Lorraine entend produire du jeu, et du beau de préférence. Il faut savoir qu’on parle quand même d’un coach qui a entre autres punchlines mémorables : « Si vous voulez du spectacle, allez au cirque ! » A moins que le Cned propose maintenant des formations au 4-3-3 barcelonesque en accéléré, on voit mal comment Correa va pouvoir relever le défi. Julien Féret et Marama Vahirua, c’est bien gentil, mais ça ne suffit pas encore à faire un collectif technique et bien rôdé. A tel point qu'après une première secousse de force 7 face à Rennes, on ne donne déjà plus cher de la peau des ambitions de jeu lorraines. Façon de dire aussi qu'il paraît difficile d'imaginer le club au chardon se renouveler avec son Uruguayen de coach. Et inversement…
Le type à suivre - Marama Vahirua
Au-delà de Féret, le joueur à suivre reste Vahirua. Ne serait-ce que pour voir si le Tahïtien saura s'adapter dans une ville où les occasions de pagayer risquent d'être plus fugaces qu'à Lorient. Si l'ancien Nantais a pratiquement réussi à doubler son salaire en quittant la Bretagne, on doute qu'il parvienne à doubler également son total de buts (huit enLigue 1 la saison passée) avec pour Gameiro de service un Paul Alo'o Efoulou qui n'en finit plus d'être l'ombre l'attaquant supersonique qui sévissait au SCO d'Angers. Il est fou Efoulou, il est fou...
Le point prono - 11ème
Parce que l'idée de beau jeu paraît un rien présomptueuse quand on n'a pas le climat qui va avec - si Lodz était un modèle de foot total, ça se saurait . Parce qu'après deux journées de Ligue 1, Nancy a déjà pris autant de cartons que le champion sur toute une saison l'an passé. Parce que bon, au bout d'un moment, faudrait pas trop se foutre de notre gueule non plus et faire passer Correa pour un sous-Gourcuff. Il ne lui a pas fallu longtemps d'ailleurs pour retrouver les fondamentaux : "Il n'y a pas de beau jeu s'il n'y a pas la gagne !". OK, on a compris le message. Malgré les joueurs qui taquinent un peu le ballon, pour le beau jeu, les supporters devront repasser au mois de mai prochain, quand le maintien sera assuré.
L'équipe-presque-type
Bracigliano – Chrétien, Sami (& scoubidou), Andre Luiz, Lemaître – Bérenguer, Gavanon, Brison, Féret – Vahirua, Alo’o Efoulou
Crédits photos : asnl.net, Pierre Rivière, Dominique Rivière, Emmanuel Jacquel
